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Reportage réalisé lors de la présentation de l’œuvre et du dispositif interactif Surexposition, au Palais de Tokyo, en février 2016.

Surexposition

Une œuvre de Samuel Bianchini au Palais de Tokyo

Dans le cadre d’un partenariat de recherche avec Orange, l’artiste Samuel Bianchini a réalisé avec le laboratoire de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs Surexposition, une œuvre monumentale, interactive et audiovisuelle, qui interroge notre sens du commun… à l’aide de nos smartphones.

Du 18 au 21 février 2016, une foule de Parisiens s’est rassemblée, à la nuit tombée, autour d’un étrange monolithe noir illuminant d’un faisceau de lumière le ciel et les nuages de la capitale. Cet événement, qui ressemblait fort à une scène de film de science-fiction, quelque part entre 2001 L’Odyssée de l’espace et Rencontres du troisième type, n’était autre que Surexposition, une œuvre collective ambitieuse, imaginée par Samuel Bianchini.

Les spectateurs pouvaient participer à l’œuvre sous la forme de textes rédigés depuis leur smartphone (équipé de l’application Surexposition), venant s’afficher sur l’une des parois du monolithe. Ces messages étaient instantanément transcrits en code morse qui, lui-même, était traduit en impulsions lumineuses, projetées vers le ciel, ainsi qu’en une composition sonore, signée Roland Cahen, diffusée sur les haut-parleurs du monolithe, et sur chacun des smartphones.

La nature des messages distillait une émotion souvent légère, parfois plus grave ou spirituelle, parmi cette étrange foule levant les yeux au ciel : conversation badine entre deux des participants, adresse du public à l’artiste l’invitant à s’expliquer ou expressions d’encouragements se référant à la situation de la capitale, quelques semaines après les événements qui l’avaient endeuillée.

Les participants, férus d’art, semblaient aussi inspirés par la nature spirituelle, voire métaphysique du dispositif. Jean de Loisy rédigeait ainsi une maxime énigmatique, «la sortie est à l’intérieur», le directeur du Palais de Tokyo expliquant que «ces messages, pour être porteurs», devaient «provenir d’une intériorité». Plus poétiques, certains évoquaient le fait que leurs «paupières clignotent», invitaient le public, «la nuit venue» à «allumer leurs rêves», quand d’autres paraphrasaient des mots d’artistes, à l’image de ces quelques lignes en formes d’haïkus signées Lawrence Weiner, figure de l’art conceptuel : «une chose, deux choses, trois choses, plus… et vers les étoiles».

Un petit film d’ambiance autour de l’œuvre Surexposition de Bianchini, réalisé par l’Ecole des Arts Décoratifs, partenaire de l’artiste et du Palais de Tokyo sur ce projet avec Orange.

Ces quelques mots, quelques vers ou quelques phrases attestent avec simplicité de la nature sensible et collective de l’œuvre conçue par Samuel Bianchini et son équipe, dont l’ambition est de rassembler «une communauté momentanée, partageant un même espace, un même temps, un même rythme, scandé par les flux lumineux et sonores du Morse». Au-delà des mots, l’artiste insiste en effet sur la nature rythmique de l’œuvre, dont la fonction est en quelque sorte d’unifier, autour d’un même tempo, la foule rassemblée autour de cette mystérieuse sculpture, cette ponctuation sonore et lumineuse faisant écho au cœur battant de la ville et de ses habitants ainsi qu’au flux ininterrompu des télécommunications dans lesquelles nous sommes immergés.

Avec Surexposition, le texte est un prétexte à une forme de mise en commun, comme si le commun prenait le pas sur la communication, comme si l’expérience devait l’emporter sur le sens des messages autant que sur leur adresse.

Cette dimension collective se retrouve au niveau de la conception et de la production même de l’œuvre qui a donné lieu à une étroite collaboration, au sein d’un groupe de travail hybride, entre ingénieurs, chercheurs et artistes issus du Lab de l’Ensad, et ingénieurs, chercheurs et ergonomes des Labs d’Orange.

Abla Benmiloud, chef de projet chez ce dernier, insiste sur les dispositifs novateurs, conçus par ses ingénieurs à cette occasion, permettant la visualisation en temps réel et la sonification (la «représentation sonore») des données liées au trafic des utilisateurs de l’application.

Un projet qui, selon Catherine Ramus, chercheuse chez  Orange Labs, a poussé leurs ingénieurs et chercheurs à explorer des territoires qui leur étaient étrangers, cherchant «à représenter des flux de données sous une forme quasi magique, voire enchanteresse».

Au-delà de notre désir de communiquer, de communier ou de se réunir autour de rites et de pratiques, l’œuvre explore aussi le potentiel artistique et collectif de notre outil le plus quotidien, le smartphone, qui ici ne donne pas accès à un contenu, mais fait partie intégrante de l’œuvre. Parfois décrit comme un outil d’aliénation ou plus souvent comme un dispositif d’isolement au sein du groupe, ce véritable «petit ordinateur embarqué», selon Bianchini, peut à ce titre «déjouer la dynamique individualisante à laquelle il est trop souvent associé». «C’est un outil qui peut nous permettre d’inventer de nouvelles formes de coopération», conclut l’artiste, «de rouvrir sur du collectif, sans pour autant être une négation de l’individu. Le smartphone est aujourd’hui une clé pour l’interaction de groupe, et pas seulement à distance, mais aussi sous la forme d’une interaction co-localisée, lorsque les gens sont placés les uns à côté des autres».

Écouter nos interviews de l’artiste Samuel Bianchini et de de Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo

Samuel Bianchini revient en détail sur son œuvre, réalisée aux côtés des chercheurs, ingénieurs et designers des Orange Labs et de l'EnsadLab.

Durée : 9mn Télécharger

Jean de Loisy, critique d’art, commissaire d’exposition et actuel président du Palais de Tokyo, analyse la dimension collective, politique et spirituelle de l’œuvre Surexposition.

Durée : 6mn Télécharger

Et pour aller plus loin

  • Notre Artek consacré à l'artiste : Samuel Bianchini, L'interactivité en question
  • L’application Surexposition peut être téléchargée gratuitement ou par SMS au 31014 précédé du mot-clef « SUREX » (gratuit hors coût d’envoi d’un SMS).
  • Surexposition, le site dédié au projet artistique collectif dirigé par Samuel Bianchini.
  • La page dédiée à l’EnsadLab, le groupe de recherche de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, producteur exécutif de l’œuvre, Surexposition.
  • Dispotheque, le site très complet de Samuel Bianchini, qui documente avec précision l’ensemble de ses œuvres et permet par ailleurs d’expérimenter en ligne certaines d’entre elles comme «Sniper», «Ta garde» ou «D’autant qu’à plusieurs».
  • «Image interactive : stratégies de manipulation», un texte de Samuel Bianchini, publié en 2003.
  • Parallèlement à sa carrière d’artiste, Samuel Bianchini est aussi enseignant-chercheur à l’Université de Valenciennes.
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