Computer grrrls
Et si l’on accordait toute la place qu’elles méritent à ces femmes qui inventent leur style au cœur de la scène musicale électronique ?

Computer grrrls

Une génération de compositrices apporte un nouveau souffle à la musique électronique

Depuis dix ans, de nombreuses jeunes femmes se lancent dans une carrière de compositrices, de DJ ou d’artistes sonores. Si certaines d’entre elles ne se démarquent pas de leurs collègues masculins, d’autres explorent une voie plus personnelle aux confins de la pop, de la techno et de l’expérimentation, dans laquelle la dimension de l’intime, la question de l’autobiographie et du genre se mêlent à un élan d’innovation esthétique et technologique. Ces recherches, tant au niveau de la forme que du contenu, s’accompagnent chez elles d’une prise de conscience de la sous représentativité des femmes sur la scène musicale ainsi que des efforts redoublés dont elles doivent faire preuve pour imposer leur talent. Cette dynamique incite les plus revendicatrices d’entre elles à engager des actions unitaires, militantes, pédagogiques ou culturelles afin de rompre leur isolement.

La musique électronique n’a jamais été aussi populaire… Que l’on évoque sous ce terme la vague croissante des artistes et des musiciens dont les recherches formelles et les inventions numériques ont désormais envahi une grande partie des manifestations culturelles… Ou que l’on fasse référence au courant plus massif et populaire de l’EDM (Electronic Dance Music), dont le succès inattendu sur le territoire américain a entraîné dans son sillage une grande part de la jeunesse occidentale.

Mais, si le jeune public de l’électro est aujourd’hui proche de la parité, il n’en est pas de même pour les artistes, dont la part masculine domine les scènes des festivals, des clubs et des salles de concert.

Pourtant, les musiciennes, les compositrices et les DJ n’ont jamais été aussi nombreuses depuis l’émergence de cette scène musicale au cours des années 1990. Depuis dix ans même, on assiste à une véritable démocratisation des vocations chez les jeunes femmes, malgré le faible nombre de modèles féminins auxquelles elles pourraient s’identifier et malgré le plafond de verre auquel elles doivent faire face, une notion qui désigne les difficultés qu’elles peuvent rencontrer dans un milieu professionnel dont la hiérarchie et le montant des rémunérations restent dominés par les hommes.

Planningtorock « Misogyny Drop Dead » (Holly Herndon remix). Planningtorock et Holly Herndon, deux des talents féminins les plus novateurs de la scène actuelle, réunies sur un single aux allures de manifeste.

Depuis quelques mois, de nombreuses initiatives (ateliers, blogs, débats, pages web, compilations, créations de collectifs et de festivals), entre militantisme, formation et entraide, ont vu le jour à travers le monde, destinées à fédérer les musiciennes et aider les plus jeunes. Selon la compositrice AGF (Antye Greie-Ripatti), cette dynamique s’inscrit dans un vaste mouvement que l’on pourrait décrire comme un réseau féministe et solidaire, à la fois global et protéiforme, qui touche autant la musique populaire que les franges les plus avant-gardistes de la scène électronique.


Antye Greie-Ripatti, alias AGF (citation ci-dessous).

On a l’impression que le féminisme est à nouveau devenu à la mode, ce n’est plus considéré comme un vieux truc ringard. Björk évoque enfin ces questions, après tant d’années. Nicky Minaj et Taylor Swift parlent de valeurs féministes ! Même certaines stars de la pop qui apparaissent en sous-vêtements dans leurs clips (rires), participent à cette dynamique. Depuis un an, j’ai l’impression que certaines d’entre elles s’élèvent et disent enfin : « ça suffit». Et puis nous aussi, artistes sonores et compositrices électroniques, essayons de lutter à notre niveau. C’est particulièrement sensible chez certaines très jeunes artistes, même si le retour de bâton sexiste peut être très dur à l’image de ce qui s’est passé sur la scène des jeux vidéos avec l’affaire du gamergate.

Ce nouvel élan féministe est dynamisé par les réussites artistiques ou les succès publics de jeunes DJ comme Nina Kraviz, tINI, Maya Janes Coles ou Magda mais surtout de compositrices et de musiciennes inspirées comme Holly Herndon, Dasha Rush, M.I.A., Helena Hauff, Steffi, Cio D’Or, Planningtorock, Paula Temple, Laurel Halo, Kaitlyn Aurelia Smith, Mica Levi, C.A.R., Bérengère Maximin, Julie Rousse, Helena Gough, ou d’artistes plus confirmées comme Miss Kittin, Chloé, Jennifer Cardini, Ellen Allien, Gayle San, Electric Indigo ou Cassy (pour la house et la techno), ainsi que AGF, Leïla, Kevin Blechdom, Laetitia Sonami, Kaffe Matthews ou Ikue Mori (côté avant-garde). Sans oublier la reconnaissance de figures historiques des années 1960 à 1980, qu’elles soient disparues (Delia Derbyshire, Daphne Oram) ou toujours en activité (Cosey Fanni  Tutti, Gudrun Gut, Eliane Radigue, Suzanne Ciani, Maggy Payne, Laurie Spiegel, Pauline Oliveros, Beatriz Ferreyra, Christine Groult).


Le prestigieux mensuel musical britannique Wire consacrait sa une en avril 2015 à la jeune compositrice américaine Holly Herndon. Seule une quinzaine de femmes on eu cet honneur au cours de quinze dernières années.

Le mouvement est tel que la presse s’en est récemment fait l’écho, sous la forme de unes, d’articles historiques, d’éditoriaux, de manifestes, d’entretiens et bien sûr de classements et de tops, que l’on retrouve fréquemment à travers les pages des webmagazines et des réseaux sociaux.

De façon plus profonde, ce mouvement sans nom, protéiforme et international, peut rappeler le phénomène des Riot Grrrls qui, au début des années 1990, réussit à imposer, au sein d’un rock d’inspiration postpunk et grunge, de nouvelles figures et formations féminines (comme L7, Bikini Kill ou Sleater-Kinney), porteuses d’un message libertaire et féministe, dans les textes de leurs chansons bien sûr, mais aussi sous la forme de manifestes, de fanzines voire d’actions militantes et pédagogiques. Mais aussi, à la même époque, le mouvement ou la nébuleuse du cyberféminisme, s’attachant à étudier et à mettre en exergue les interdépendances entre féminisme, genre et technologie, notamment à travers le web naissant et les premières œuvres d’art en ligne.


L’esthétique associée au mouvement des Riot Grrrls puisait largement dans celle du punk et des fanzines des années 1970 et 1980.

Ce dossier consacré au rôle et à la présence des femmes dans la musique électronique, aborde ainsi la question sous différents angles, au fil de cinq chapitres :

- Où sont les femmes ? Visibilité et représentativité des compositrices au sein de la scène musicale électronique.
- Un esprit d’entraide.
- Des œuvres et des albums novateurs à la croisée des genres et du genre.
- La question des modèles et des inspiratrices 
: De Björk à Madonna, en passant par Eliane Radigue et Delia Derbyshire.
- Existe-t-il une spécificité féminine parmi les œuvres musicales électroniques ?

 

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