Computer grrrls

Une génération de compositrices apporte un nouveau souffle à la musique électronique

Des œuvres et des albums novateurs à la croisée des genres et du genre

Si le nombre d’artistes qui peuplent ce continent immergé, et encore largement inconnu, ne peut être contesté, la qualité de leurs compositions est aussi indéniable, si l’on en juge certains des plus récents albums, sorti ces derniers mois.

« Chorus », single extrait de l’album « Platform » de Holly Herndon, mis en image par l’artiste japonais Akihiko Taniguchi.

L’une des figures les plus emblématiques de cette nouvelle scène est sans doute l’Américaine Holly Herndon, dont le deuxième album « Platform », a été publié en Europe au cours de l’été 2015 par le prestigieux label 4AD. Combinant tout un arsenal de traitements numériques, des fragments de chants et de mélodies, des percussions électro et des sons du quotidien, sa musique parvient à une remarquable fusion, ou plutôt à un surprenant télescopage, entre pop et avant-garde. À l’aide de Dispatch, un outil (ou patch) numérique développé par son partenaire Mat Dryhurst, sa musique se base en partie sur d’étranges clusters, des grappes de sons, ou des agrégats de notes, collectés au fil de ses pérégrinations sur le web et au cours de son quotidien.

Mais surtout, sa musique, dans sa forme comme son contenu (notamment ses paroles), semble refléter les rapports étroits que nous entretenons aujourd’hui avec nos objets connectés, notamment la manière dont notre intimité et notre identité sont aujourd’hui numérisées, partagées ou médiatisées à travers ces outils, à l’image de « Home » et « Chorus », ses deux derniers singles.

« Home », premier single extrait de l’album « Platform » de Holly Herndon, explore la thématique de la surveillance et de l’intimité à travers les rapports que nous entretenons avec nos objets connectés.

Si cette étudiante (et jeune enseignante) au Center For Computer Research In Music and Acoustics de l’université de Stanford, peut être considérée comme l’une des figures de référence de cette nouvelle vague féminine (combinant succès public et innovation sonore), l’artiste américaine doute toutefois de l’utilité et des effets d’une discrimination positive envers les musiciennes et les compositrices, qui pour elle, « reste toujours de la discrimination ».

Interrogée à ce sujet par le magazine américain The Fader en octobre 2014, l’artiste préférait s’interroger sur la question d’éternels stéréotypes qui, selon elle, contribuent à appauvrir l’industrie musicale, le travail des artistes et notre imaginaire :

Nous avons trop tendance à nous résigner à incarner les mêmes formules périmées. Comment pouvons-nous espérer transformer notre paysage musical et culturel, alors que ses archétypes restent encore profondément ancrés dans une forme de ségrégation entre les sexes ? Nous avons droit chaque année à de nouveaux artistes tous fabriqués sur le même moule : une diva, un danseur, un bad boy, un crooner, une « girl next door », une fashion queen, une chanteuse délicate, etc. Y aurait-il de la place pour de nouveaux archétypes ? Ne pourrions-nous pas en inventer de nouveaux, qui reflètent mieux la culture dans laquelle nous aimerions vivre ? C’est une question qui dépasse de loin la seule question du genre. Je crois que nous devons inventer de nouveaux fantasmes !


Jam Rostron, alias Planningtorock. Photo : Goodyn Green

Le personnage incarné par la musicienne et productrice Jam Rostron (anciennement Janine), qui apparaît parfois étrangement défigurée, semble parfaitement incarner cette idée d’un nouveau fantasme, au-delà des stéréotypes. La Britannique est en effet l’auteure de titres comme « I’m Your Man », « All Love’s Legal », « Let’s Talk About Gender, Baby », « Patriarchy Over & Out » ou enfin « Misogyny Drop Dead » (brillamment remixé par Holly Herndon), dans lesquels sa voix manipulée et ses mélodies mutantes échappent avec virtuosité à la notion de genre, qu’il s’agisse de genre sexuel ou de genres musicaux établis.

« Let’s Talk About Gender, Baby », extrait de l’album « All Love’s Legal » (2014) de Planningtorock.

Cette capacité à déjouer les codes des genres et des niches musicales, voire une certaine forme de virtuosité ou de puissance caractéristique des arts technologiques et de l’électro, se retrouve aussi chez la compositrice américaine Laurel Halo. Alors que « Quarantine » (2011), son surprenant premier album, dévoilait des pop-songs dotées d’une maladresse volontaire, aux textures diluées et à l’électronique vaporeuse, l’excellent et plus récent « Chance Of Rain » (2013), s’aventure du côté d’une techno étrangement bancale mais résolument novatrice, nourrie de jazz, d’ambient et de collages sonores.

« Oneiroi » extrait de l’album « Chances Of Rain » (2013) de Laurel Halo.

La DJ et musicienne Dasha Rush semble faire preuve d’une même volonté de contourner les écueils et les nécessités de la musique électro avec « Sleepstep - Sonar Poems for My Sleepless Friends » (2015), un album d’inspiration ambient, particulièrement émouvant, marqué par une juste économie de moyens. En dédiant chacun de ses titres à des figures historiques (Einstein, Chaplin), amicales (un ami disparu par exemple) ou imaginaires, l’artiste russe, résidente à Berlin, a réussi à signer seize titres « en forme de poèmes, de lettres ou de contes » dit-elle, aux climats intimistes et hypnotiques, composée de percussions discrètes, de notes tenues, de synthés planants et de voix parlées, qui tranchent avec la rigidité ou l’épate formelle de nombre de ses confrères masculins.

« Lumière Avant Midi », extrait de l’album « Sleepstep » (2015) de Dasha Rush.

« Sleepstep » n’est pas sans évoquer un autre album sorti cette année, « All In All », composée par l’Allemande Cio D’Or, dont les douze pièces évoluent avec finesse entre musique ambient, percussions minimalistes et climats cinématographiques. Une œuvre en forme de trip ou de voyage spirituel, réalisé comme celui de la Berlinoise à l’aide d’une parfaite économie de moyens, dont le mérite premier est de mettre à l’écart le formalisme, ou la complexité, au profit du sentiment ou de la sensation.

«Hecto» extrait de l’album « All In All » (2015) de Cio D’or.

Enfin, la musique de Kaitlyn Aurelia Smith, tout en s’inscrivant dans les mêmes préceptes esthétiques, se révèle plus singulière encore. Sur son récent « Euclid » (2015) ou son prédécesseur « Tides » (2014), la compositrice américaine, passée par le Conservatoire de San Francisco, le Berklee College of Music de Boston puis par le folk, invente grâce à son synthétiseur modulaire Buchla, une électronique voluptueuse, dont les séquences répétitives, les sonorités liquides et l’apparente candeur, rappellent les expériences d’un Terry Riley, mais plus encore les plages évanescentes de certaines pionnières électroniques les plus souvent citées aujourd’hui par la nouvelle génération, qu’il s’agisse de la très new age (et surestimée) Suzanne Ciani, des collages de la britannique Delia Derbyshire ou des fantastiques pièces minimalistes composées au cours des sixties et seventies par Laurie Spiegel.

Kaitlyn Aurelia Smith improvisant aux commandes d’un synthétiseur Buchla.

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