Computer grrrls

Une génération de compositrices apporte un nouveau souffle à la musique électronique

Où sont les femmes ? Visibilité et représentativité des femmes au sein de la scène musicale électronique

En ce début d’année 2015, c’est autour de la figure de Björk, que les débats autour du sexisme, de la misogynie et de la place des femmes au sein la scène musicale, ont connu un net regain médiatique. Dans un long entretien qu’elle a accordé à la journaliste Jessica Hopper, publié en janvier dans le prestigieux webmagazine Pitchfork à l’occasion de la sortie de son album « Vulnicura », l’artiste islandaise est revenue à plusieurs reprises sur le manque de reconnaissance dont elle se dit victime, en tant que compositrice. En effet, même en étant l’auteure de la majeure partie de ses compositions et de ses programmations rythmiques, la paternité de ses musiques semble souvent avoir été accordée par la presse à ses collaborateurs comme Arca, Matmos ou Mark Bell, des artistes reconnus pour leurs innovations et leurs expérimentations.

Le titre choisi pour l’article, « Invisible Woman » (la femme invisible), résume à ce titre le sentiment de transparence, de dédain voire de spoliation, que ressentent certaines femmes, notamment celles issues de la scène électronique, un univers dans lequel la technologie (un attribut volontiers masculin) joue un rôle primordial.

Le coup de gueule de la star a rapidement fait le tour du web. Dans Slate, le journaliste Forrest Wickman a ainsi relayé les propos de l’artiste (« Björk en a assez qu'on attribue son talent aux hommes qui l'entourent, et elle n'est pas la seule »), tout en élargissant le sujet à d’autres musiciennes de la scène pop, rock et électronique comme Grimes, M.I.A. et Taylor Swift, dont les récents propos ont vigoureusement dénoncé le sexisme de leur milieu professionnel ainsi que leurs difficultés à faire reconnaître leur talent de compositrice (et pas seulement de chanteuse) ainsi que leur maîtrise des outils et des techniques.

C’est d’ailleurs l’une des réflexions de Björk, extraite de cet entretien, qui a inspiré à la poétesse et compositrice électro, AGF, la création d’un blog destiné à offrir une nouvelle visibilité à ces femmes de l’ombre, ou ces femmes invisibles. En demandant aux compositrices, musiciennes, sound-designers et même ingénieures du son, de se photographier au cours de leur séance de travail, en studio, face à leurs machines et à leurs instruments, il s’agit de façon très simple pour l’artiste allemande de leur offrir une visibilité qu’elles n’ont sans doute jamais connu, de renverser les modes de représentation associées à l’image de la femme (les compositrices ont en effet peu prisé ce type de portraits par le passé), d’attester de leur nombre croissant et, in fine, de leur faire prendre conscience qu’elles ne sont pas aussi seules qu’elles peuvent parfois l’imaginer.

AGF a par ailleurs profité du lancement de ce Tumblr inauguré lors de la journée mondiale de la femme, pour encourager les commissaires d’expositions, les programmateurs de festival, les journalistes, les patrons de labels, ainsi que ses confrères et consœurs artistes à faire preuve de plus d’éthique dans leurs choix de travail, de réfléchir à la question de l’équité, sans oublier celle des minorités, qu’elles soient ethniques ou sexuelles.

J’ai été très surprise, et même émue, par le succès du blog Visibility. Lorsqu’en l’espace de quelques semaines, plus de trois cent photos de femmes sont apparues sur mon écran, c’est un peu comme si le Mur de Berlin était tombé une seconde fois (AGF est berlinoise, NDR). Associé aux statistiques que nous avons publié au sein du réseau Female Pressure, j’ai l’impression que ces campagnes de sensibilisation commencent à avoir un effet chez les programmateurs. Mais, au fond, je ne cherche pas à obtenir une parfaite parité au sein des festivals et des programmations. Les chiffres m’importent peu. Il s’agit plus d’une une question de diversité, de représentativité. En résumé, le mâle blanc doit être dégagé (rires). Ou plutôt doit-il mieux partager sa position.


Des statistiques publiées par le réseau Female Pressure, consacré à la répartition entre hommes, femmes, duo mixtes (et genres inconnus !), parmi les artistes programmés dans les festivals de musique à travers le monde.

La récente étude statistique menée par le réseau Female Pressure, quant à la répartition des artistes masculins et féminins dans les festivals de musique à travers le monde, est à ce titre sans appel, puisqu’elle démontre que les hommes trustent plus de 82% des programmations.

« Lorsque j’ai débuté ma carrière vers 1993 » poursuit AGF, « je ne connaissais alors qu’une ou deux musiciennes qui œuvraient dans le même univers que moi, comme Kaffe Matthews par exemple. Aujourd’hui, j’en connais personnellement une centaine. Le nombre de compositrices a augmenté de manière massive ces dernières années. C’est la raison pour laquelle je suis aussi atterrée par l’absence de parité au sein des festivals et des programmations des centres culturels, plus encore lorsqu’il s’agit de structures qui reçoivent de l’argent public ».

Dans un billet récent publié sur le site du magazine Wire, Ali Bliss affirme en effet que même si la majorité des musiciens travaillant dans le domaine de la musique électronique et expérimentale est sans doute constitué d’hommes, il existe une grave disparité entre le nombre de musiciennes que l’on peut découvrir au fil de blogs et de plateformes comme Soundcloud, et le nombre d’entre elles qui apparaissent sur les scènes de festivals et des lieux de concert. La journaliste poursuivant :

En tant que membre du public, je trouve inexplicable et déconcertant que des manifestations artistiques qui se réclament d’une certaine ouverture d’esprit, fasse preuve d’une telle ignorance et se résument la plupart du temps à aligner sur scène les mêmes corps et les mêmes silhouettes d’hommes blancs. Les programmateurs font-ils preuve de cécité ? Sont-ils réellement convaincus qu’il n’existe pas un nombre suffisant de musiciennes assez créatives dignes d’être programmées ? Ou écartent-ils consciemment les femmes, en supposant que la majeure partie de leur public masculin ne se détourne de leur festival ?

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