Computer grrrls

Une génération de compositrices apporte un nouveau souffle à la musique électronique

La question des modèles et des inspiratrices

Les pionnières de la musique électronique ont bel et bien existé, et ce, dès l’immédiat après-guerre, mais plus encore à partir des années 1960, que l’on évoque les figures de Bebe Barron, Delia Derbyshire, Daphne Oram, Laurie Spiegel, Alice Shields, Pauline Oliveros, Beatriz Ferreyra ou Daria Semegen. Pourtant, ce n’est que depuis quelques courtes années que ces figures ont été reconnues, redécouvertes et replacées à leur juste place dans le fil de l’histoire de la musique, d’abord grâce au travail de jeunes universitaires anglo-saxonnes, puis de labels spécialisées dans les rééditions, et enfin grâce à une poignée de journalistes intrigués par la rareté de figures féminines présentées dans les ouvrages et les articles historiques. Depuis 2010, ce mouvement de redécouverte s’est même accéléré sous la forme de multiples articles, notamment en ligne, dynamisé par la nouvelle popularité de la musique électronique, et la volonté des jeunes compositrices de s’identifier à des modèles historiques.

Dans un manifeste publié en juillet 2015, Magda Redaelli, une étudiante italienne en théorie du genre et musicienne elle-même, publiait sur le site Soft Revolution Zine, (traduit en français sur le site de Trax Magazine), une tribune s’interrogeant sur la place des femmes sur la scène actuelle, mais aussi dans l’histoire officielle :

Cette éviction des femmes dans la narration posthume produit deux effets : cela encourage une vision machiste du développement des technologies, et cela nous démunit, nous jeunes filles d’aujourd’hui, de femmes charismatiques à suivre. La rareté des modèles féminins n’encourage pas les jeunes adolescentes à entreprendre en sécurité et en confiance toutes les activités qui sont encore – et à tort – considérées implicitement du domaine masculin.

Si, en 2015, la situation a tout de même commencé à évoluer, pendant longtemps les seules et rares figures évoquées par les jeunes DJ et musiciennes, furent des personnalités comme Björk, Missy Elliott ou, plus étrangement Madonna, admirée pour « sa force et sa résilience » selon AGF.

« Get Ur Freak On » (2000) de Missy Elliott, l’un des sommets, en termes d’invention vocale et rythmique, de la carrière de la musicienne et rappeuse américaine.

« Je crois à la nécessité de raconter une autre histoire » poursuit AGF. « Dans la plupart des autres activités artistiques, les hommes possèdent leurs propres modèles, dans les arts plastiques comme dans l’architecture ou la poésie. C’est encore très nouveau pour les femmes ! Pour ma part, j’ai par exemple beaucoup milité pour la reconnaissance de la compositrice française Éliane Radigue, notamment à travers le prix Ars Electronica qui lui a été attribué en 2006. Toutefois, ce mouvement de reconnaissance des figures historiques n’est pas encore suffisant. Il faut constamment se battre et militer. Mais il est évident qu’il progresse depuis dix ans. La musicienne Nic Endo, qui fait partie d’Atari Teenage Riot, évoquait par exemple récemment dans une interview que Delia Derbyshire, encore inconnue il y a dix ans, incarnait pour elle un rôle plus important que celui de Kraftwerk. J’ai trouvé ça génial. Mais ce qui est plus important encore, c’est que ce mouvement de redécouverte a réussi à mettre en valeur des femmes âgées. C’est important que des personnalités de soixante, soixante-dix ou quatre-vingt ans, qui ont atteint un âge considéré par l’industrie musicale comme « uncool » puissent ainsi continuer à travailler, se présenter sur scène ou transmettre leurs connaissances. Eliane Radigue (née en 1938, NDR), joue à ce titre un rôle primordial.»

Un extrait d’un documentaire consacré à Eliane Radigue, qui présente notamment son travail sur le synthétiseur modulaire ARP 2500.

Une nouvelle généalogie, voire une forme d’histoire alternative existe désormais, à un stade parfois encore embryonnaire, que certaines universitaires ont ainsi choisi de faire remonter jusqu’à Johanna Magdalena Beyer (1888-1944), disciple des compositeurs dits « ultramodernes » des années 1920, Charles Seeger et Henry Cowell, mais parfois même jusqu’au 19e siècle.

Plusieurs études citent ainsi la figure symbolique d’Augusta ‘Ada’ King (1815-1852), passionnée de mathématique, « analyste et métaphysicienne », qui développa, au cours des années 1840, les recherches du scientifique Charles Babbage, consacrées à une future machine analytique, première ébauche des calculateurs qui verront le jour plus d’un siècle plus tard. Saisissant le plein potentiel de l’ordinateur, cette aristocrate britannique avait d’ailleurs imaginé dans son mémoire que sa machine soit « capable de composer des pièces musicales d’une valeur et d’une complexité sans limite », annonçant ainsi, avec plus d’un siècle d’avance, l’avènement des logiciels de musique assistée par ordinateur.

Dans une tribune publiée en 2013 sur le site du magazine Wire, titrée une nouvelle fois « Invisible Women », la journaliste Adi Bliss mettait toutefois en garde contre cette forme de récit historique qu’elle décrit comme « fétichiste » :

L’évocation de figures féminines isolées, recluse et oubliées, procurent sans doute aux journalistes de belles histoires à raconter, mais n’empêchent nullement le sexisme de continuer à envahir l’univers de la culture et de la musique. En insistant sur le caractère exceptionnel de ces figures historiques, on risque plus encore de normaliser la rare présence actuelle des femmes dans les programmations de festivals ou de lieux culturels. Alors, si l’on ne veut pas, d’ici trente ans, découvrir le travail d’une artiste des années 2010 et se demander pourquoi nous n’avons pas été capables d’en parler au moment où celle-ci donnait le meilleur d’elle-même, nous devons nous demander si nous accordons la place juste et nécessaire aux musiciennes actuelles.

Toujours est-il que les initiatives se multiplient pour rendre hommage, ou plus simplement faire découvrir le travail de ces compositrices. Lors de l’édition 2015 du festival Présences Électroniques, la compositrice électro-acoustique Carole Rieussec avait elle-même composé un programme consacré à des figures historiques comme Laurie Spiegel, Else Marie-Pade ou Maryanne Amacher, diffusé sur un dispositif spatialisé. Et un an plus tôt, au même endroit, Beatriz Ferreyra (née en 1937) et Christine Groult (née en 1950) livraient ensemble une très belle performance pour sons numériques et bandes magnétiques, dans laquelle ces deux figures de référence de la scène française faisaient preuve de dextérité, d’invention et de malice, prouvant à quel point leur pratique singulière de la musique électronique et concrète ne souffre en rien de la comparaison avec la plus jeune génération.

« Médisances » (1968/69) de Beatriz Ferreyra, extrait de « GRM Works », une compilation publiée en 2015, consacrée à ses travaux historiques réalisés au sein du Groupe de Recherches Musicales.

« Il y a quelques mois », raconte encore l’artiste allemande AGF, « je me suis rendu à un festival en Estonie. Là-bas, le programmateur a souhaité me faire rencontrer une très jeune musicienne qui voulait m’interviewer. Cette fille de quinze ans avait déjà lu déjà toutes les recherches que j’avais entreprise sur ces pionnières. Elle connaissait déjà tout le monde. Vous rendez-vous compte ? Une jeune fille de quinze ans ! En Estonie ! Sans notre travail, et sans le Net, cela aurait été impossible il y a encore quelques temps. Elle avait les yeux brillants quand elle évoquait ces figures historiques comme Éliane Radigue, c’était incroyable !».

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