Fabien Zocco, l’artiste techno-manipulateur
Les dispositifs fictionnels de l’artiste Fabien Zocco étonnent d’abord. Ils critiquent et tout à la fois réenchantent la technologie.

Fabien Zocco, l’artiste techno-manipulateur

Des créations qui détournent la technologie pour réinventer son sens

Depuis quelques années, Fabien Zocco développe une œuvre à base d'algorithmes, de programmes informatiques, de robots et de fils tirés entre les technologies numériques et le vivant. «Ma démarche artistique investigue le potentiel esthétique des technologies numériques, ainsi que les multiples manières dont ces technologies impactent nos représentations du monde et notre définition du vivant », dit-il pour résumer son art.

La réalité augmentée par la technocritique

Les installations de Fabien Zocco sont esthétiquement assez minimalistes, l’artiste revendiquant son héritage du courant minimaliste des années 1960, en musique comme en peinture. Elles donnent à voir des processus communicationnels en cours, entre machines, ou dans les interactions entre machines et êtres humains.

Ces dispositifs sont toujours étranges, inattendus. Ils sont parfois absurdes, comme dans sa pièce Game over and over où deux robots «aliénés» jouent à un jeu vidéo. Mais ils peuvent être poétiques, par exemple avec l'installation From the Sky to the Earth, où des noms d'étoiles sont transférés sur Terre, puis sont liés à leurs toponymes (noms propres désignant un lieu) collectés dans Google Street View.

Ses travaux en cours semblent plus mystérieux encore, comme dans le projet The Black Boxes, où des robots boîtes noires autonomes traitent des informations sans que l'on sache trop comment, ou dans le film Attack the Sun, une intelligence artificielle dicte pendant le tournage son texte à l'acteur. Dans ces deux créations, Fabien Zocco s'empare du présent et l'enrichit en détournant, voire en distordant des usages technologiques naissants ou déjà intégrés par la société. Ces dispositifs provoquent des distorsions sémantiques et sonores. Ils changent notre perception des outils numériques, qui en deviennent réenchantés, re-poétisés, re-fictionnalisés.

Le cinéma en direct de Attack the Sun

Attack the Sun est un projet de film, signé Gwendal Sartre et Fabien Zocco, basé sur deux préoccupations initiales : d’une part s'inspirer de l'histoire d'Elliot Rodger (auteur d'une tuerie de masse en 2014 en Californie) ; d’autre part utiliser une intelligence artificielle comme procédé d’écriture permettant de générer les dialogues d’un film au cours même du tournage de celui-ci.

«Le dispositif numérique d’intelligence artificielle intervient dans chaque situation dialogique du film. Le principe de fonctionnement du programme découle d’un système rudimentaire d’intelligence artificielle dénommé ChatBot (de CHAT roBOT) ou agent conversationnel», explique Fabien Zocco, qui précise :

Ce type de logiciel vise à produire automatiquement des réponses à partir de l’analyse sémantique de questions posées par un vis-à-vis humain. Le programme découpe la question mots par mots, isole des éléments de vocabulaire ou syntaxiques, et reformule une réponse. Le principe logiciel de l’agent conversationnel muni d’une IA est ici détourné, réécrit afin qu’il se boucle sur lui-même. Est ainsi introduite une sorte d’entropie, prenant place au cœur de la langue : le caractère récursif du procédé induit une dilution progressive du sens des phrases produites, et leur donne une teneur de plus en plus ambivalente et imprévisible.

Au final, les phrases du dialogue entre la machine et l’acteur sont donc «générées et envoyées en temps réel via une application mobile, développée spécifiquement dans le cadre du projet, à l’acteur équipé d’une oreillette reliée à un smartphone

Attack the Sun - Fabien Zocco
Dans Attack the Sun, l’acteur joue un jeune californien qui a été l’auteur d’une tuerie de masse. Devient-il fou, au fur et à mesure qu’il délivre ses mots, inspirés d’une IA qui semble elle-même devenir folle ? © Fabien Zocco.

L’entropie, c’est le degré de désorganisation ou de manque d'information d'un système, et plus largement, le chaos qui l’emporte sur l’harmonie. Elle est au cœur de ce projet de film. C’est l’entropie d'Elliot Roger, 22 ans, animé par sa haine des femmes, qui le 23 mai 2014 à Isla Vista a tué six personnes et en a blessé quatorze avant de se suicider. Mais c’est aussi l'entropie de cette intelligence artificielle, détournée, moquée, sans langue qui se tienne. Et c’est bien sûr l’entropie qui naît du choc de ces deux chemins vers le chaos. Le tournage du film est prévu en septembre 2017.

The Black Boxes : robots autonomes ou soumis ?

The Black Boxes est un projet développé à la Orange Art Factory, dans une sorte de fablab, de laboratoire ouvert du campus dédié à l’innovation de l’opérateur, à Châtillon dans la banlieue sud de Paris.

Le projet BLACK BOXES entend sonder les différentes perspectives, technologiques, idéologiques, sociétales, que l’Internet des objets esquisse aujourd’hui. En ce sens, le travail propose de mettre en dialogue cette nouvelle phase des réseaux avec une période inaugurale, et à mon sens cruciale, de l’explosion technologique que nous connaissons depuis quasiment un siècle : la cybernétique.

Fabien Zocco voit en effet dans l'internet des objets, qui se développe depuis quelques années, une «continuité historique évidente avec la cybernétique».

La pièce Black Boxes est composée de dix robots, recouverts d'un cube noir en plexiglas de 20 x 20 x 20 cm. Fabien Zocco s'inspire pour ses Black Boxes des tortues de Grey Walter (1950), les premiers robots mobiles de l'histoire. Grey Walter est neurologue, il développe au début des années 1950 au Burden Institute de Bristol deux tortues (Elmer & Elsie), qui ressemblent a des petits tricycles recouvert d'une carapace en plexiglas. Elles disposent de capteurs de lumière et de contact qui influent sur leurs mouvements. Les tortues de Grey Walter ne restent pas immobiles : elles sont attirées par une lumière faible et repoussées par une lumière forte. Elles sont « cybernétiques » puisqu'elles fonctionnent avec un ensemble d'éléments en interaction (boucles de rétroaction).

Tortues de Grey Walter
L’un des robots mobiles du chercheur Grey Walter, qu’il voyait comme des «tortues», et qu’il a conçus au Royaume-Uni au tout début des années 1950.

Les robots de Fabien Zocco se déplacent de manière autonome dans un espace délimité. Leurs mouvements ou logiques de déplacements ne sont pas compréhensibles en tant que tels. Tout à coup, sans que les spectateurs comprennent le déclenchement de cette action, les robots se mettent à accélérer dans tous les sens et tourbillonnent sur eux-mêmes dans une étrange chorégraphie.

L'évènement déclencheur n'est pas révélé par l'artiste. Mais il existe bien, à des centaines de kilomètres du lieu d'exposition : une action est en effet transmise aux robots par le réseau LoRa. LoRa est une technologie, portée par une alliance internationale, pour les objets connectés. Il s'agit d'un réseau Low Power Wide Area1 (LPWA), une technologie bas débit qui permet d'assurer une connectivité à faible consommation d'énergie et à moindre coût. Orange s'appuie sur la technologie LoRa (Long Range) pour déployer ce réseau sur le territoire métropolitain. La première exposition des Black Boxes aura lieu en octobre prochain.

Le prototype de The Black Boxes - Fabien Zocco
Le prototype de l’un des petits robots de l’œuvre The Black Boxes, produite par Orange Art Factory. © Fabien Zocco

Et s’il fallait retrouver le sens de la véritable innovation ?

On voit bien, à travers ces deux œuvres en cours de réalisation, comment Fabien Zocco s'empare d'outils technologiques, pluri-médias, pour générer des fictions en décalage, critiques, aptes à perturber les discours traditionnels de l'innovation et de la technologie. La technologie au service de l'art n'est pas ici une simple démonstration, une illustration, mais bien un medium dont l'artiste détourne la puissance pour générer d'autres discours, d'autres histoires, et suggérer des rapprochements inattendus.

Sans le proclamer, l’artiste induit l’hypothèse que l'innovation soit pour nous quelque peu décevante, ou que son imaginaire ne soit plus à la hauteur… Allumer une cafetière à distance avec son smartphone, c'est somme toute pas grand chose, alors que nous voudrions visiter Mars ou parler cinquante langues. Il est vrai que certaines technologies étonnent encore, mais le concept de la plupart d’entre elles ont été inventées dans les années 1940 et 1950 : c'est en tout cas ce que relève David Graeber dans son essai Bureaucratie (Les Liens qui libèrent, 2015). Pas de voitures volantes, pas de station habitée sur la Lune, pas de téléportation ni de cape d'invisibilité, pas (encore) d'amis robots… L'innovation aurait-elle été stoppée pendant 50 ans ? Car pour ce penseur hérétique, «globalement, si quelque chose a bougé dans la recherche, c'est plutôt dans l'autre sens. Elle a toujours pour moteur des projets bureaucratiques géants. Ce qui a vraiment changé, c'est la culture bureaucratique. L'interpénétration croissante de l'État, des universités et du secteur privé a conduit toutes les parties à adopter un langage, des sensibilités et des formes d'organisation issues du monde des entreprises. Si cela a pu parfois contribuer à accélérer la création de produits immédiatement commercialisables – puisque c'est pour cela que sont conçues les bureaucraties d'entreprises –, pour la stimulation de la recherche originale, les résultats sont désastreux.»

Si d'une certaine manière la technologie a été détournée de ses visées les plus fantasmatiques, les installations de Fabien Zocco semblent rattraper ce défaut d'imaginaire, ce manque d’un futur de rêves à enfin concrétiser…

Pour comprendre un peu mieux comment Zocco détricote et réenchante notre rapport à la technologie, découvrez à travers notre diaporama cinq œuvres récentes de l'artiste : Game over and over, Survol, From the Sky to the Earth, Threads et A Mind-Body Problem.

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