Habitat et habitacles sensibles
Quand les artistes combinent nature, science, technologies et poésie pour créer des oeuvres communicantes

Habitat et habitacles sensibles

Trois artistes distillent intelligence et émotions dans nos intérieurs

Aujourd’hui tout est peu ou prou connecté et «intelligent» ou tout au moins doué d’une capacité de dialogue avec l’environnement extérieur et avec celles et ceux qui s’y trouvent. C’est le cas pour les objets, les villes, les maisons ou les véhicules. Les artistes se sont emparés de cette tendance pour pousser l’intelligence au delà d’une interactivité purement fonctionnelle, et créer des oeuvres sensibles, «responsives» et poétiques qui défrichent les possibilités technologiques autant qu’elles émeuvent. Nous avons sélectionné trois artistes - deux français Milène Guermont et Mathieu Lehanneur et une américaine Mary Mattingly – dont les oeuvres incarnent cette notion d’objets communiquants sensibles qui pourraient demain habiter notre quotidien.

Quand les artistes se l’approprient, la technologie des capteurs associés à des programmes et des réseaux de communication fait émerger un nouveau genre d’objets et d’environnements «intelligents», des mobiliers ou des espaces pas seulement interactifs mais aussi «responsifs» (il n’existe pas de traduction pour le terme anglais «responsive») et sensibles. Ils réagissent au geste, au toucher, au son ou à la simple présence des gens. Des millions (voire bientôt milliards) de capteurs, associés aux terminaux mobiles, peuplent la ville dite «intelligente» et construisent un maillage technologique serré autour de nos environnements quotidiens. Il peut apparaître, aux yeux de certains, comme une rationalisation et une automatisation extrême de nos vies, avec pour conséquence une transparence qui tend à faire disparaitre la notion de vie privée. Mais ces outils sont une aubaine pour des artistes qui ont le désir d’absorber, d’intégrer le spectateur dans leurs oeuvres et de les entrainer dans des univers où les relations humains/nature et les émotions deviennent à la fois palpables et reconfigurables. 

Pour ces artistes, qui tous conjuguent art, design, science et technologies, il n’est pas question de capter les émotions des utlisateurs pour les analyser mais plutôt de leur en transmettre et d’augmenter leur autonomie et leurs désirs plutot que les canaliser. De leur offrir des expériences uniques et privées, ou à l’inverse de les inviter dans des espaces qui nécessitent le collectif. D’inventer des objets poétiques et «émotionnels» qui contiennent et sont capables de faire surgir un extérieur, un ailleurs matérialisé via le son, l’image ou le toucher.

Murs et table sensibles

Les oeuvres-objets de Milène Guermont contiennent des souvenirs ou sont dotés d’une mémoire propre, imaginaire et ils répondent au toucher des visiteurs en déclenchant leurs projections mémorielles. Ils sont des invitations au voyage, des voyages immobiles, discrets, sonores et visuels, dans des ailleurs familiers comme l’océan ou les nuages.

Marée Matrice. © Milène Guermont
Ceci n’est pas une table, mais une Marée Matrice. © Milène Guermont

L’une de ses premières réalisations, Marée Matrice, est à première vue une table de béton, mais devient au toucher un rivage où la mer déplie ses vagues. Cette artiste navigue entre art et ingénierie, entre hi-tech et low tech, entre Terre et Mer. Elle décrit l’origine de son travail comme «un moment synesthésique», une réminiscence d’enfance dans sa Normandie natale, un lien fort entre toucher et mémoire. Le moyen de ce travail : un béton polysensoriel qu’elle a mis au point et qu’elle commercialise également. Ce matériau habituellement peu noble est fibré et travaillé lors de sa fabrication pour que des cratères viennent casser l’aspect lisse de sa surface, et il est équipé de dispositifs électroniques et de fibres optiques qui le rendent réactif au toucher et à la charge magnétique de chacun.

MDR. © Milène Guermont
MDR : des rires de jeune-filles enfermés dans le béton.

On retrouve ce matériau de base dans Mur Océane et Mur Nuées, deux installations qui répondent au magnétisme des visiteurs qui l’effleurent et déclenchent en retour des séquences sonores. Et dans MDR (Mur de rire), une autre installation composée de 6 modules de Béton Cratères et Béton Polysensoriel (48*48*7cm) intégrés au mur de la cour de récréation du lycée Sainte-Marie à Neuilly-sur-Seine. Les élèves l’ont surnommé «la pierre qui rit».

Design des humeurs et technologies discrètes

A 39 ans, Mathieu Lehanneur est reconnu internationalement pour ses positions assez anti-design, préférant aux meubles les objets et architectures thérapeutiques et éco-responsables. Il invente des objets non pas connectés sur les consommations et les comportements humains, mais sur leur environnement immédiat, capables de capter ses signaux et de l’améliorer.

Nous sommes des êtres à la structure trop complexe pour qu’une chaise suffise à notre confort. Vivre mieux implique un meilleur air à respirer, une nourriture toujours plus soucieuse de l’environnement, une bonne santé et plus que tout, l’envie de vivre mieux.

Local River. © Mathieu Lehanneur
Local River, un aquarium-garde-manger qui s’auto-régénere.

Ses objets sont en quelque sorte vivants. Comme Andrea, un cocktail de plantes qui dépolluent l’appartement. Les végétaux n’y sont plus assignés au simple rôle d’objet décoratif ou d’agrément mais retrouvent leur fonction originelle de filtre et débarrassent l’air ambiant des composés toxiques émis par les objets et matériaux manufacturés. Sur le même principe de l’objet-écosysteme domestique, il a imaginé Local River, une mini-ferme piscicole où les plantes se nourrissent des déjections nitratées des poissons et purifient ainsi l’eau. Elle devient ainsi un «aquarium réfrigérateur» où poissons et plantes transitent avant d’être consommés. Autre exemple : DB, une boule qui capte les nuisances sonores externes et les neutralise en diffusant du bruit blanc.

DB, un robot d’appartement dépollueur sonore.

On imagine les oeuvres de Lehanneur, comme celles de Milène Guermont, peuplant des habitats qui ne seraient plus seulement connectés et dotés d’une intelligence gestionnaire et fonctionnelle, mais réellement adaptatifs et sensibles. Ils sont également éminemment esthétiques, voire philosophiques en ce qu’ils nous amènent à réfléchir au monde tel qu’il est ou devrait être, aux interactions entre les choses et les êtres.

Des habitats migrants et connectés

Mary Mattingly conçoit des oeuvres-habitats spécialement adaptées à un monde où économies en déroutes, guerres et dérèglements climatiques jettent des populations entières sur les routes ou les trottoirs des villes. Des maisons individuelles et connectées, fonctionnant en essaim, symbolisant les migrations et permettant de s’y adapter comme Flock House. Le concept dessine un pont entre différentes disciplines scientifiques (énergie, climat, réseau etc). Il transcende la notion de propriété, pousse aux interdépendances locales, aux apprentissages, à l’exploration d’autres milieux et à l’adaptation.

Flock House © Mary Mattingly
Une unité Flock House expérimentale dans un terrain vague en banlieue de New York.

Avant cela l’artiste new-yorkaise avait, avec d’autres artistes et scientifiques, lancé le Waterpod Project, un espace public installé sur une barge sur laquelle elle a posé un habitat autonome. Elle le décrit comme «mobile et nomade, et en tant qu’application pour le futur il peut historiciser la notion de structure permanente, servant simultanément de composition, de transport, d’île et de résidence». Il a été visité par plus de 200 000 personnes lors de sa traversée de la ville en 2009.

Waterpod : un lieu de vie, une communauté, des technologies alternatives de survie et une aventure de trois mois sur l’Hudson.

Découvrez ces trois artistes à travers six oeuvres que nous avons sélectionnées pour notre diaporama commenté...

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