Julien Prévieux, futurs obsolètes
Le plasticien Julien Prévieux aime les bugs poétiques, les lettres de non motivation, les machines désuètes et le hacking esthétique et philosophique.

Julien Prévieux, futurs obsolètes

Des œuvres qui s’amusent des figures du savoir et de l’innovation technologique

Julien Prévieux occupe une place singulière au sein de la scène de l’art, à la fois dans les thématiques qu’il aborde et à travers la variété des techniques qu’il utilise. Le lauréat 2014 du prestigieux Prix Marcel Duchamp explore de manière malicieuse et insolente, sous la forme de vidéos, de sculptures, de machines, de reproductions, de maquettes ou de performances, des questions relatives au travail, à l’économie, au monde de l’entreprise, aux techniques, aux figures du savoir et de façon plus générale aux processus de contrôles et de quantification à l’œuvre au sein de notre société ordonnée par les sciences et les technologies.

La technologie et ses outils divisent le monde de l’art. D’un côté, une scène multimédia, résolument technophile, ne cesse de célébrer, détourner ou s’approprier la moindre des innovations qui envahissent désormais notre quotidien. Parfois geek ou parfois plus critique, cet art numérique n’envisage souvent son rapport au monde qu’à travers le biais des technologies et de leur pouvoir de fascination. De l’autre côté du spectre artistique, on trouve un art contemporain plus institutionnel, intégré au marché, volontiers formaliste, parfois conceptuel mais souvent technophobe, pour qui le recours aux machines, aux logiciels et aux technologies constitue souvent un aveu de faiblesse ou d’esbroufe, à moins qu’il ne soit totalement transparent aux yeux du visiteur.

Au-delà de cette opposition stérile, Julien Prévieux, ainsi qu’une poignée de rares autres artistes français, issus d’une même génération ayant émergé à la fin des années 1990, comme Samuel Bianchini ou Martin Le Chevallier, ont décidé d’adopter une position plus subtile, explorant des questions liées à l’économie, le savoir, la politique et la technologie, à travers la dialectique, l’humour, la critique, l’appropriation ou le détournement.

Have A Rest (2007)
Have A Rest
(2007), une réplique artisanale, décolorée et vidée de son contenu, du Superordinateur Cray des années 1970, transformé en simple mobilier ou en machine fantôme par Julien Prévieux.

Contre-productivité et contre-emploi

De ses célèbres Lettres de non-motivation, dans lesquelles l’artiste répondaient négativement, par l’ironie, aux offres d’emploi parues dans la presse, à Forget The Money (2011), une installation réalisée à partir de la bibliothèque située dans l’appartement de l’escroc Bernard Madoff, sans oublier Have A Rest (2007), une réplique du superordinateur conçu par Seymour Cray pour la NSA en 1977, Julien Prévieux n’a eu de cesse de jouer avec les figures du travail, de l’économie, des dispositifs de contrôle ou des technologies de pointe.

Tout d’abord afin de mettre en valeur, souvent avec humour, les formes de domination ou d’autorité qu’elles exercent sur nos comportements et notre quotidien. Mais aussi en suggérant de nouveaux usages, parfois poétiques ou dérisoires, de ces dispositifs. Une démarche que le commissaire d’exposition Christophe Gallois désigne comme une «stratégie de la contre-productivité» et que le philosophie Elie During décrit comme «une version ludique de la critique sociale, une pratique du contre-emploi, une forme de contournement et de mésusage» .

Lettre de non-motivation
Un exemple d’une Lettre de non-motivation, parmi tant d’autres écrites au cours des années 2000, qui ont rendu célèbre l’artiste Julien Prévieux.

À titre d’exemple, le nouveau projet sur lequel Julien Prévieux travaille actuellement, destiné à être présenté dans le cadre du Nouveau Festival du Centre Pompidou, à partir du mois d’avril 2015, se nomme malicieusement, Le musée du bug.

«Cette manifestation sera centrée autour de l’idée de jeu» précise l’artiste. «Dans ce cadre-là, je propose une exposition autour des jeux vidéo. Le projet est lié à un article que j’ai écrit il y a quelques années pour un hors-série d’Art Press, à propos des jeux vidéos et de la manière dont les joueurs peuvent produire des formes, que cela soit des commentaires, des textes, des vidéos, d’autres types de jeux ou d’autres manières de jouer, disons en dehors du jeu classique. Dans ce cadre-là, je vais donc montrer un certain nombre d’œuvres d’artistes ainsi que des jeux qui ont été fabriqués tout récemment par des joueurs. Le fil directeur de l’expo pourrait aussi être celui de l’erreur, du bug, du glitch. Et de manière générale, de jouer avec le jeu, plutôt que de jouer au jeu».

Un artiste-hacker ?

À travers sa démarche de critique sociale, et dans cette dynamique d’appropriation des savoirs, la démarche de Julien Prévieux pourrait sans doute être comparée aux pratiques des hackers. Créée en 2006, son œuvre Mallette n°1 se présente par exemple comme une mallette dans laquelle sont disposés différents tampons encreurs reproduisant les empreintes digitales, subtilisées à son insu, de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. «Le hacking a en effet été une référence très forte dans ma manière d’envisager l’art, du moins au cours de mes premières années», reconnaît l’artiste.

La Malette n°1 (2006)
La Malette n°1 (2006), est le résultat d’une action au cours de laquelle Prévieux subtilise les empreintes digitales du ministre de l’Intérieur, transformées en tampons encreurs destinés à être utilisés.

J’ai baigné et évolué dans la culture du hacking, mais dans sa version des années 1990, et ce, jusqu’au début des années 2000. Je lisais à l’époque beaucoup de littérature de science-fiction, du cyberpunk, des romans de Bruce Sterling, dans laquelle le hacker est une figure très romancée. Cela se rapprochait alors de mon intérêt pour des artistes comme Chris Bruden, des figures héroïques, très identifiables. On retrouve donc dans mon travail cette posture de David contre Goliath. Mais la manière dont j’envisage le hacking est plutôt non-technologique. Il s’agit de révéler une situation, de récupérer une information pour la mettre en évidence.

Si le travail actuel de Julien Prévieux a souvent peu à voir avec la figure héroïque du pirate, du phisher, du cracker, de l’Anonymous ou de l’hacktiviste, sa démarche n’est pas sans évoquer la pratique originelle du hacker, telle que l’ont défini les fondateurs de la cyberculture. Selon Wikipédia, le hacker peut en effet être défini comme «une personne qui se délecte de la compréhension approfondie du fonctionnement interne d'un système, en particulier des ordinateurs et réseaux informatiques», à l’image des radio amateurs des années 1950 pour qui le hacking se voulait «un bricolage créatif visant à améliorer le fonctionnement d'un système».

«Dans mon travail », dit ainsi Julien Prévieux, j’ai une sorte de rapport un peu à la Bouvard et Pécuchet à ce qui m’environne, j’aime que les projets soient aussi une occasion d’apprendre. Toutes mes œuvres, qui peuvent prendre la forme d’un film, d’une installation, d’une performance qui va jouer des codes de la conférence, ou même une forme épistolaire, sont souvent guidées par un même fil rouge, que l’on pourrait définir comme un certain rapport au savoir, à la connaissance, et à la manière dont on peut se l’approprier et la mettre en forme.»

La plupart de ses œuvres témoignent ainsi d’un long travail de recherche et d’investigation, qui lui permet de documenter ou de révéler la vision, l’usage et l’organisation du monde qui se cachent à travers les objets et les techniques. L’artiste s’intéresse ainsi aux gestes brevetés destinés au maniement des écrans tactiles de tablettes ou de smartphones, dans la vidéo et la performance What Shall We Do Next (2007-2014), autant qu’à des d’innovations depuis longtemps périmées comme les «miroirs à sons» de l’entre-deux-guerres avec ses sculptures titrées Le Théâtre Clandestin ou l’insolite Menace 2 (2010), un dispositif et un mécanisme composé de boîtes d’allumettes et de billes de terre, dont le fonctionnement, proche d’une intelligence artificielle rudimentaire, permet à l’homme et à la machine de s’affronter au cours d’une partie de morpion.

Menace 2 (2010)
En 2010, Julien Prévieux conçoit Menace 2, une nouvelle version d’une machine conçue en 1961 par Donald Michie, destinée à reproduire le principe d’apprentissage par renforcement.

Malgré cet intérêt pour l’histoire des inventions et de l’innovation, l’artiste ne se dit toutefois pas fasciné par les technologies qui configurent le monde dans lequel nous vivons.

Si j’éprouve une fascination pour les technologies, ce serait plutôt une sorte de fascination critique, quelque chose qui hésite constamment entre l’attirance et le dégoût. Il y a dans le développement et la vitesse des technologies actuelles, une dimension de contrôle, d’un pouvoir biaisé, un peu déporté, qui nous échappe totalement.

Au-delà de cette approche critique des technologies, on pourrait plutôt affirmer de façon plus globale que les œuvres de Julien Prévieux témoignent d’une «éthique hacker», telle que l’a définit Pekka Himanen, dans son essai, L’éthique hacker ou l’esprit de l’ère de l’information (2001). Selon le philosophe finlandais, la «nature radicale du hackerisme consiste à proposer un esprit alternatif pour la société en réseau», dont l’ambition est de remettre en cause ses valeurs dominantes comme «l’argent, l’optimalité, la flexibilité, la stabilité ou la détermination», et de façon plus générale de combattre l’éthique protestante dominante, à savoir une religion du travail, de la souffrance et du labeur, telle qu’elle a pu être décrite par le philosophe allemand Max Weber (1864-1920) dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904).

Une démarche sociale et politique donc, que l’artiste développe à travers une série d’œuvres qui varient entre insolence, dérision et sens ludique, que nous vous invitons à découvrir à travers ce panorama décrivant cinq œuvres emblématiques de son parcours.

 

© Pour toutes les images Courtesy Galerie Jousse Entreprise

Écouter notre interview de Julien Prévieux

L’artiste français, Julien Prévieux revient ici en détail sur son parcours et ses œuvres qui abordent la question des technologies.

Durée : 44mn Télécharger

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