Julien Prévieux, futurs obsolètes

Des œuvres qui s’amusent des figures du savoir et de l’innovation technologique

ANOMALIES CONSTRUITES (2011)

La vidéo Anomalies construites est constituée d’un lent travelling sur les écrans d’une salle d’ordinateur. En voix-off, deux utilisateurs du logiciel gratuit de modélisation Google Sketchup, qui permet notamment de réaliser des monuments en 3D dans Google Earth, témoignent l’un d’une approche de passionné tirant satisfaction de la reconnaissance de son talent par le géant de l’informatique, l’autre, plus critique, décelant une forme de travail déguisé : «Je crois que cette fois on s’est vraiment bien fait avoir. Tout était tellement bien foutu, c’est ça, tellement bien foutu, qu’on ne savait même plus qu’on travaillait quand on travaillait.»

Une économie collaborative, et perverse

À mi-chemin entre la politique-fiction et l’univers houellebecquien, l’étrange et hypnotique vidéo Anomalies Construites met en exergue une nouvelle forme de travail à distance, ainsi qu’une forme de travail dissimulé, au sein de laquelle les internautes participent gratuitement et collectivement à l’élaboration de nouveaux univers virtuels.

«L’idée de départ du projet, rappelle Julien Prévieux était d’essayer de décrire un certain rapport à la collaboration sur Internet, comment nous sommes littéralement mis au travail sans le savoir par certaines firmes, notamment Google.»

À l’image, défilent une série d’écrans d’ordinateurs, sur lesquels figures des formes conçues par des logiciels 3D comme Catia, Sketchup, 3DS Max ou Autocad, des outils qui permettent à la fois de visualiser et de mettre en forme des objets, des éléments d’architecture, des voitures, etc. En voix, deux personnages évoquent chacun à leur manière une technique de travail que l’on nomme parfois human computation ou human assisted computation. Selon Arnaud Vincent, du Centre d’Économie Industrielle du CERNA, il s’agit d’un concept singulier, qui «considère le cerveau humain comme le composant unitaire d'une machine plus vaste, machine qui permettrait d'adresser des problèmes d'une complexité hors de portée des calculateurs actuels.» La technique du human computation serait ainsi «à la croisée des notions d'intelligence collective et des techniques de Crowdsourcing permettant de mobiliser des humains (volontaires ou non, conscients ou non, rémunérés ou non) dans la résolution d'un problème ou l'accomplissement d'une tâche complexe.»

Dans la lignée de ses célèbre Lettres de non-motivation, un long projet qu’il a développé au cours des années 2000, Julien Prévieux explore ici l’un de ses thèmes fétiches, la question du travail et de l’emploi, mais à travers l’une de ses formes mutantes les plus perverses, imaginée par certains tenants de l’économie collaborative.

Dans la vidéo, poursuit Prévieux, «on revient notamment sur le cas des “Captcha”, et la façon dont Google a pu se servir de ce test (destiné à différencier un humain d’un ordinateur), afin de numériser des pages de livres, ou plutôt de convertir des lignes de textes qui avaient été maladroitement scannées ou maladroitement reconnues par le logiciel de reconnaissance de caractère. Toute l’astuce de la technique du human computation, c’est de trouver des micro-tâches suffisamment courtes ou intéressantes pour faire participer gratuitement les internautes à un projet collectif. La tête pensante derrière tout ça, c’est Luis von Ahn, un entrepreneur et un professeur à l’Université de Carnegie Mellon, qui a proposé ce système très malin et très pervers (rires). Il a d’ailleurs appliqué ce système à travers un autre projet, Duolingo, un service qui permet “gratuitement” d’apprendre à parler des langues. L’élève, en réalisant ses exercices d’apprentissage, traduit en fait des textes qui lui sont proposés. Cette technique permet dans un second temps de nourrir un système de traduction dont il monétise les services. C’est une escroquerie déguisée sous des traits humanistes (rires). Google, bien malin, a compris que l’on pouvait se servir de ce système. C’est sur ce sujet-là, que la seconde voix du film, beaucoup plus critique, focalise son attention. Ce personnage utilise par exemple le logiciel Google Sketchup qui permet de modéliser des monuments en 3D et de compléter au fur et à mesure Google Earth. Tout cela créé des activités à priori de l’ordre de jeu mais qui servent au final à des entreprises afin d’améliorer la qualité de leurs produits et de leurs services.»

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