Le mapping
Au-delà des projections numériques sur les édifices publics, les artistes de mapping inventent une nouvelle forme d’art multimédia.

Le mapping

Peindre en lumière, en son et en volume au cœur de la ville

Sous la forme de spectaculaires projections réalisées sur la façade d’édifices publics, l’art du mapping connaît un succès croissant depuis le début des années 2000. Pourtant, cette discipline, née en France il y a moins de dix ans, ne se résume pas à cette seule pratique. Une nouvelle génération d’artistes numériques, nourrie à la musique électronique et profitant des progrès des logiciels et des techniques de projection, explore une nouvelle forme d’art, au croisement de la vidéo, de la scénographie, de l’architecture et de l’installation.

Imaginez. Il fait nuit, vous êtes en ville, face à un bâtiment public. Tout à coup, l’édifice s’illumine et semble peu à peu se transformer sous vos yeux.  Les colonnes disparaissent pour laisser entrevoir la structure intérieure de l’immeuble. Ses lignes droites se tordent sous l’effet d’une puissance inconnue, ses briques s’effritent une à une, des personnages mystérieux apparaissent aux fenêtres, une fumée aux couleurs irréelles s’échappe de son hall d’entrée. Non, vous n’êtes pas en train de rêver. Votre esprit est seulement la proie d’une série d’illusions, imaginées et créées par des artistes, qui projettent sur la surface et le volume du bâtiment de fantastiques animations en forme de jeux d’échelles et d’optique, à partir de puissants projecteurs vidéo.

Au château de Breda, en Hongrie, l’artiste Laszlo Zsolt Bordos a conçu une œuvre permanente de mapping architectural mettant en relief l’histoire et la structure du bâtiment.

Du «sons & lumières» à la scénographie

Depuis le début des années 2010, ces spectacles, dits de «mapping architectural», connaissent un succès croissant dans les villes du monde entier. À Montréal, sur la Tour des Convoyeurs du vieux port, à Lyon lors de la Fête des Lumières, autour des fortifications du Château des Ducs de Bretagne à Nantes, sur le toit du Centre Pompidou de Metz, sur un immeuble hi-tech et flambant neuf en Corée, dans le cloître d’un monastère ou à l’intérieur d’une église médiévale, les municipalités comme les programmateurs de festival ont trouvé là un moyen de populariser l’art numérique, tout en redonnant des couleurs aux bons vieux spectacles de sons et lumières.

Selon Alain Mongeau, directeur et fondateur du festival Mutek de Montréal, qui accueille régulièrement ce type d’événements, cette pratique a été rendue possible grâce à l’apparition de nouveaux logiciels (par exemple MadMapper, développé par Boris Edelstein et 1024 Architecture) et d’une nouvelle génération de projecteurs vidéo, des outils qui offrent aux artistes de nouvelles modalités d’action, hors du cadre parfois restreint des salles de spectacles et des galeries.

Une forme de colonisation de l’espace public est en train de s’opérer, grâce aux nouvelles possibilités offertes par les projecteurs vidéo. Les nouveaux logiciels de mapping permettent de faire des points de repérages, d’ajuster les projections, de contrôler l’image vidéo dans tous ses détails, offrant de la sorte plein de possibilités complexes de prises de possession de l’espace architectural et urbain. (Alain Mongeau, directeur du festival Mutek).

Initiée à partir de 2007 environ, par des artistes, notamment français, comme AntiVJ ou 1024 Architecture, la technique du video-mapping permet de spatialiser, d’adapter et de projeter une image vidéo (la plupart du temps, une animation graphique réalisée en 3D), sur une surface ou un objet de couleur claire, tout en respectant les notions d’échelle et de perspective. Le mapping fonctionne ainsi comme une forme de cinéma 3D à l’envers. Au lieu de créer l’illusion de la troisième dimension, sur un écran, face à un public équipés de lunettes, le mapping permet de transformer, chez le spectateur, la perception d’objets et de volumes réels, qu’il s’agisse de la façade d’une cathédrale, ou des différents plans d’une simple boîte en carton.

Le Square Cube conçu en 2007 par l’équipe d’Exyzt (aujourd’hui 1024 Architecture) pour les concerts électro d’Etienne de Crécy, est considérée comme une œuvre pionnière de la technique du mapping et de ce que l’on nomme désormais, les live A/V (pour Audio/Visuel).

La technique du mapping, aussi spectaculaire et populaire puisse-t-elle paraître, ne se limite en effet pas aux seuls édifices architecturaux. Quelques metteurs en scène et chorégraphes l’ont aussi adapté à l’espace scénique, créant de la sorte un décor aux formes dynamiques et sans cesse changeantes, au milieu duquel évoluent comédiens et danseurs, ou en projetant des images sur les corps des danseurs. Quant aux plasticiens, ils utilisent cette même technique afin de concevoir des installations audiovisuelles dans lesquelles ils créent une même illusion de mouvement et de profondeur à partir d’images projetées sur de petits volumes : filins, lanières, piliers, tubes, boîtes, cubes ou polyèdres.

Le mapping adapté à l’art de l’installation visuelle : «Eyjafjallajökull» de Joanie Lemercier.

L’idée fondamentale avec le vidéo mapping, c’est de s’extraire des limites réductrices de l’écran rectangulaire et de transformer n’importe quel objet en écran, en surface de projection. (Nicolas Boritch, producteur du «label» d’artistes numériques, AntiVJ)

De la Renaissance à l’art contemporain

Selon François Wunschel, architecte et artiste au sein du duo 1024 Architecture, cette esthétique du mapping n’est pas entièrement nouvelle. Elle puise d’abord ses racines dans l’histoire de l’art et de la figuration. Dès la Renaissance, des artistes créent sur des murs peints, à l’aide de la technique de la perspective, de fascinantes illusions de profondeur. Il faudra cependant attendre le 20e siècle pour que des artistes explorent cette esthétique à l’aide de nouvelles techniques, liées en partie à l’apparition de projecteurs de films et de diapositives. Vers la fin des années 1970, l’architecte Hans Walter Müller projette formes et couleurs sur la surface extérieure et intérieure de bâtiments publics ou de structures éphémères.

Hans Walter Muller
Deux exemples de projections réalisées sur des monuments publics par l’architecte Hans Walter Müller.

Avec la série des «Displacements», conçue entre 1980 et 2005, l’artiste américain Michael Naimark créé lui aussi de saisissantes illusions en projetant des films dans des espaces et des volumes blancs.

Plus proches de nous, les dernières trouvailles du street art et du graffiti, s’amusent elles aussi à créer la sensation de profondeur dans les rues de nos métropoles, transformant une simple surface de bitume, ou un mur décrépi, en un abîme insondable, ou une fenêtre ouverte sur l’horizon.

À ces quelques exemples cités par François Wunschel, on pourrait enfin ajouter les œuvres de l’artiste et photographe George Rousse, qui conçoit à partir des années 1980 de fascinantes formes plastiques, qui semblent flotter dans l’espace architectural et révéler la structure interne des édifices qu’il investit ; les œuvres du polonais Krzysztof Wodiczko, chez qui les monuments publics sont utilisés comme des écrans sur lesquels il projette des diapositives au contenu volontiers politique et subversif. Mais aussi les installations vidéos de l’artiste américain Tony Oursler qui projette ses images de visages et de personnages sur des volumes rappelant la morphologie du corps humain. Ou enfin les installations et les spectacles du «media-artist» autrichien Klaus Obermaier, qui projette ses images sur des volumes et la surface du corps humain dès 1998.

Hirshhorn Museum, Washington, D.C.
«Hirshhorn Museum, Washington, D.C.» (1988) de Krzysztof Wodiczko.

Une nouvelle génération numérique

Si la technique du mapping a donc ses origines dans l’histoire de l’art, elle réapparaît il y a moins de dix ans, au sein d’un autre environnement. À partir de 2007, les artistes du label AntiVJ, issus de l’univers de la musique électronique et du VJing, expérimentent de nouvelles formes de projections sur des volumes.

Au même moment, le duo d’architectes, de programmateurs et d’artistes, François Wunschel et Pierre Schneider, nourris eux aussi de culture électro, explorent ces mêmes techniques, au sein du collectif Exyzt. En 2007, à Karosta, en Lettonie, ils projettent leurs animations visuelles, graphiques et sonores, sur un ancien bâtiment militaire totalement désossé et créent la même année, une structure scénique, le Square Cube, pour le musicien techno Étienne de Crécy, qui fera date dans l’histoire de la technique du mapping.

Quant la publicité s’empare de la technique du mapping.

Depuis cette époque, cette poignée d’artistes français, aux côtés d’autres pionniers comme le Hongrois Laszlo Zsolt Bordos ou l’Autrichien Klaus Obermaier, n’ont cessé d’imaginer de nouveaux spectacles, installations, performances ou scénographies qu’ils présentent régulièrement à travers le monde. Ce succès a entraîné dans son sillage le développement de nombreuses applications plus mercantiles du mapping, que cela soit dans le domaine de la publicité ou de l’événementiel, des univers toujours friands de nouveautés techniques propres à fasciner les foules.

Découvrez les cinq œuvres, caractéristiques de la technique et de l’esthétique du mapping, que nous avons sélectionnées pour notre diaporama commenté.

À commencer par l’une des œuvres les plus récentes des artistes du label AntiVJ, auxquels nous avions déjà consacré un long article.

Et pour aller plus loin

Le mapping vidéo c’est aussi le spectacle sur l’Arc de Triomphe à Paris devant 5,6 millions de téléspectateurs français lors de la cérémonie d’arrivée du 100ème Tour de France.

 

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