Olga Kisseleva : les paradoxes du temps
D’une horloge rythmée sur nos BPM aux vidéos embarquées dans des dés de plexiglas, la démarche d’Olga Kisseleva est-elle techno-politique ?

Olga Kisseleva : les paradoxes du temps

Quand nos prothèses «high-tech» en accélèrent la fuite...

Aussi perceptible qu’indéfinissable, aussi virtuel que fondamental, le paradigme du temps s’adresse au commun des mortels autant qu’il interpelle les champs les plus pointus de la connaissance, de la biologie à la physique quantique. L’artiste plasticienne Olga Kisseleva, pionnière d’un art média qui questionne l’impact des technologies et des sciences sur nos modes de vie, met aujourd’hui en exergue les paradoxes de l’horloge (universelle) qui s’emballe, dans une perspective politique qui sous-tend depuis vingt ans son travail.

Notre vidéo de l’exposition Contre temps à la galerie Rabouan Moussion, Paris, du 30 novembre 2013 au 1er février 2014. Avec notamment It’s Time et ses injonctions aux visiteurs sur leur rapport au temps, Time Value et sa mise en perspective de l’heure selon les lois du profit, ou encore CrossWorlds, son QR Code et son parallèle des deux stars du cinéma Marilyn Monroe et Liubov Orlova.

Une artiste anthropologue

Olga Kisseleva n’a jamais cessé dans son œuvre de prendre le pouls du monde, explorant les différents  langages de l’art, de la performance aux technologies de pointes embarquées dans l’objet, étayant ses concepts par des méthodologies empruntées aux sciences sociales et politiques autant qu’aux sciences dures.

La méthodologie de l’artiste s’apparente à celle d’un anthropologue, restituant une esthétique que les enfants du critique d’art Nicolas Bourriaud qualifierait de «relationnelle», et que l’un de ses pairs, l’artiste Fred Forest, nomme depuis 1983 «esthétique de la communication».

Née en Union soviétique dans une famille de scientifiques, dès ses premiers travaux dans l’art elle place l’humain au centre de son œuvre, face à lui-même ou dans son rapport au collectif :

Je me vois comme une artiste voulant réparer le monde.

Olga Kisseleva s’est faite connaître sur la toile mondiale dès 1998 par le biais d’un site internet, et d’une question, au premier plan tout à fait banale : «How are you ?» (Comment allez-vous ?). Elle s’y adressait à des personnes des quatre coins du globe, aux employés des start-up de Silicon Valley autant qu’aux moines tibétains qu’elle est allée filmer. Elle a même posé cette question si commune et pourtant si révélatrice de l’être ensemble à des internautes alors en pleine guerre au Kossovo, ce qui a suscité l’émoi.

Olga Kisseleva au Tibet
Olga Kisseleva posant sa fameuse question, «How are you ?», à des moines tibétains. © Olga Kisseleva.

Au Louvre Lens, en 2012, dans le cadre de séminaires et d’une exposition consacrés à la perception du temps par l’homme, Le temps à l’œuvre, elle réitère le processus dans un montage vidéo : temps partagé (2012) où –elle y compris– s’exprime sur son rapport au temps, face caméra. L’absence d’effet, et la banalité du protocole mis en place restituent une proximité du sujet avec le visiteur, dans une œuvre intimiste qu’elle présente et propose de compléter avec le public lors de l’exposition Contre Temps à la galerie Rabouan Moussion.

Une «techno-politique» du temps ?

Jamais dans l’histoire de l’humanité le fameux adage «Le temps c’est de l’argent !» n’aura  été aussi bien illustré qu’aujourd’hui où les nouvelles technologies de la communication nous bombardent d’informations, accélérant le temps si précieux qui nous manque.

Olga Kisseleva interroge notre rapport aux avancées scientifiques et techniques d’un point de vue politique : «Ne nous asservissent-elles pas plus qu’elles ne nous libèrent ?»… Une question récurrente chez l’artiste, traitée notamment dans des installations vidéo miniaturisées qu’elle nomme Boîtes de vices. L’œuvre fait référence à toutes ces prothèses high-tech, téléphones mobiles, ordinateurs portables, caméras vidéo, qui, stimulant notre désir d’ubiquité, nous mettent sous contrôle et vampirisent notre temps libre.

Olga Kisseleva - Vice Box

Si ces Boîtes de vices sollicitent la responsabilité individuelle, deux autres pièces récentes nous rappellent que cette main mise du politique sur le temps imparti à l’homme, s’exerce par le biais du travail et du profit : à l’heure où le «High Frequencey Trading» (HFT) encourage la spéculation financière sur des transactions électroniques réalisées à la milliseconde, Time Value (VT) propose une série de billboards à l’effigie du Znak Kachestva, le label de qualité certifiant les produits de consommation de l’ex URSS. L’œuvre fait défiler sur plusieurs continents le revenu d’une heure de travail rapportée à la valeur d’un Big Mac.

Plus décalée, It’s time fait référence à l’asservissement de l’homme par la machine. L’œuvre remplace la pointeuse d’une usine militaire au fin fond de la Sibérie par une horloge électronique capable d’émettre un oracle émotionnel à partir du pouls des ouvriers.

It’s time : la dictature du temps

It’s time est une installation interactive : une horloge électronique «autogérée» qui délivre des injonctions familières sur la perception du temps : «Dépêche toi», «Doucement», «Prends ton temps», «C’est l’heure», «Totally speed», etc.

Olga Kisseleva a conçu et réalisé It’s Time avec l’artiste et l’enseignant chercheur Sylvain Reynal, maître de conférence à l’Ecole Nationale Supérieure d’Electronique Appliquée et par ailleurs plasticien et leader du groupe Pink Noise Party. Dès lors que l’on pose sa main sur le capteur optique (un «pléthysmomètre»), l’horloge s’adapte à notre rythme et module l’heure affichée par le biais d’un calcul entre nos pulsations cardiaques et la température du corps, décalant le défilement du temps, qu’elle accélère ou ralentit en fonction de l’analyse de cette équation. Comme le précise Sylvain Reynal :

L’idée consiste à capter l’état de frénésie du visiteur, par le calcul d’un certain nombre de marqueurs scientifiques tels que la variance, c’est-à-dire la variabilité des pulsations cardiaques. Paradoxalement plus la variance est faible plus on est stressé ; à 120 BPM on est relativement tendu alors qu’à 180 BPM, on serait plutôt relaxé.

Si les oracles affichés confèrent un caractère ludique à l’expérience, ils font pourtant référence à une forme d’aliénation plus profonde dictée par le temps : conçue en 2010 pour la première biennale industrielle d’Ekaterinbourg, où lui est confié la mission d’associer les artistes aux laboratoires scientifiques, Olga Kisseleva s’inspire de l’histoire de cette ville interdite au public sous l’URSS, car consacrée à la fabrication de matériel militaire.

«Le temps soviétique était une contrainte sans égale, dit-elle, la sirène de l’usine retentissait plusieurs fois par jour, indiquant aux ouvriers l’heure du réveil, l’heure d’amener les enfants à l’école, et l’heure de l’embauche... Si un ouvrier arrivait en retard, il était privé de sa pause déjeuner.» Or c’est avec le concours des ouvriers de cette usine encore en activité qu’Olga Kisseleva, a décidé de contrebalancer la dictature de la pointeuse par l’installation de It’s time, dont l’heure affichée en fin de journée dépend désormais du cardiogramme global de ses employés.

It's Time : vidéo du collectif bARuT réalisée à la galerie Rabouan Moussion à Paris par Yvana Samandova et Borjan Zarevski.

Dépourvue de son contexte et de sa mémoire, cette pièce stimule dans l’espace de la galerie ou du centre d’art la rencontre avec soi-même, lorsque l’on décide de poser sa main sur le capteur et que l’on constate le résultat. Elle pose en outre la question de l’installation interactive qui, sans interlocuteur, n’existe pas, nous renvoyant, au présent c’est à dire à l’instant - aussi unique que banal - nécessitant la présence d’un observateur pour prendre corps. Ce à quoi Sylvain Reynal ajoute :

L’ironie du système, c’est que It’s Time fonctionne à l’envers : vous avez de la pulsation ? On vous en redonne encore ! Si vous êtes détendu elle s’arrête. C’est une manière de provoquer un espace de contemplation, ou une prise de conscience, de s’interroger sur son rapport à la machine, à la technologie... Quand l’homme voudrait tout contrôler y compris le temps.

Time value : l’heure géopolitique

Einstein l’avait annoncé dès 1915 dans sa théorie de la relativité générale : le temps ne s’écoule pas au même rythme pour tous les observateurs. Mais qu’à cela ne tienne, les lois du profit et de la mondialisation ont su mettre toute la planète au tempo : Time Value est une série de pièces, créée en 2012 qui d’un point de vue formel repose sur la visualisation de données statistiques, restituées dans des horloges numériques dessinées selon le label de qualité russe CCCP. A chacune d’elle est affecté un pays : la France, la Russie, le Brésil... Y défilent, simultanément, des chiffres tels que la durée de vie moyenne, ou la rémunération horaire du travail, rapportée au prix d’un Big Mac (20 minutes pour un SMIC en France, 21 pour l’équivalent en Russie et 51 pour le Brésil).

Olga Kisseleva - Time Value

Le cynisme ostentatoire de ces défilements électroniques comparés s’appuie selon l’artiste sur «les stratégies économiques actuelles des grandes entreprises dont les calculs entre le coût horaire du travail, l’efficacité du travailleur lambda et les risques politiques, déterminent en terme de rentabilité et de profit, la cible géopolitique d’une nouvelle implantation.»

A priori réglé à l’heure du pays qui lui est assigné, le défilement du temps s’accélère ici en fonction de la croissance de sa valeur marchande.

Si la lecture de Time Value nous apparaît  totalement limpide, ses références aux valeurs stakahnovistes de l’ex-URSS, exprimées par la symbolique du Znak Kachestva, ne peuvent être perçues par tous.

La culture des deux blocs, de l’Est et de l’Ouest, a doté l’artiste d’une acuité singulière : «Dans le travail d’Olga Kisseleva, n’importe quel fait culturel ou social acquiert une force visuelle, écrit le critique russe Viktor Misiano (dans une biographie parue en 2007 : Olga Kisseleva /Isthme éditions) [...]. Cependant l’artiste de la post-diaspora n’entretient aucun rapport de confiance aveugle avec la perception. Tout comme il ne fait pas confiance à la surface visible du monde, il ne croit pas non plus à l’objectivité du regard. Et ce n’est pas seulement parce que la réalité elle même est plus complexe que son apparence, mais parce que quelqu’un manipule constamment notre regard.»

CrossWorlds : temporalités croisées

Le déplacement du regard, aussi récurrent chez l’artiste que celle du double point de vue, est mis en exergue dans la série CrossWorlds : un diptyque photographique, présenté dans l’exposition Contre temps, comme s’il s’agissait du découpage spatio-temporel du monde occidental, incarné par deux grandes icones du cinéma, l’américaine Marilyn Monroe, et la russe Liubov Orlova.

La durée historique de la guerre froide y intervient comme une profondeur de champs, révélée par un QR code : dès lors que vous flashez les sourires enjôleurs des deux actrices enchevêtrées dans la trame d’un canevas noir sur fond blanc, apparaissent deux slogans quasi identiques : «The dreams of the people come true» pour les Soviétiques, et «What the people believe is true» pour les Américains. Deux promesses d’avenir, aussi semblables que ces deux femmes, pour deux espaces idéologiques radicalement opposés.

Si ces slogans nous apparaissent sur un support d’un nouvel ordre, les méthodes de propagande utilisent les outils de leur temps pour s’immiscer du côté privé de la vie.

Le code sémantique pourtant complexe du message s’exprime ici par une dualité aussi simple que des 0 ou des 1 en langage informatique, foncé ou clair, noir ou blanc pour la trame de l’image.

Olga Kisseleva - Crosswords

C’est en 2008 qu’Olga Kisseleva a présenté sa première série de Crossworlds, à la Transmediale de Berlin. Dans une vidéo mettant en scène des manifestants luttant pour leurs droits, les slogans véhiculés par les porte-drapeaux avaient été remplacés par les logos des multinationales qui les employaient. Alors qu’aux Beaux Art de Saint Petersbourg, le sujet initial de sa thèse portait sur «La création de nouveaux langages avec la tapisserie », section textile oblige, il n’était donc pas surprenant que l’artiste, autant fascinée par l’encodage des messages que les méthodes de propagande, soit l’une des premières à détourner le QR code, jouant sur la plasticité graphique et la symbolique de cette «Quick Response» dans une société sous surveillance high-tech.

Boîtes de vices : l’éloge de la fuite

Avec la série Boîtes de vices, Olga Kisseleva utilise le cryptage par QR Code de petits dés de plexiglas transparents que l’on taggue pour faire apparaître, dans une séquence vidéo dédiée, les travers humains, exacerbés par l’accélération du temps présent. Impulsivité, convoitise, frivolité, etc. sont ainsi désignés comme les débordements de nos comportements déboussolés par la sensation de vitesse.

Depuis l’antiquité, c’était le privilège de dieux de pouvoir tout voir, tout contempler : l’appareil photo ou la caméra vidéo rendent possible cette possession par le regard. Mais ils donnent aussi la possibilité de prendre des distances avec une réalité trop complexe, trop changeante, qui risquerait autrement d’être incompressible.

Le film Running, révélé par un autre dé codé, met en scène l’empressement ou la précipitation perpétuelle que l’artiste considère «comme un vice majeur de notre époque, qui consiste à vouloir être occupé tout le temps et faire ce qu’on a à faire très vite, pour s’en débarrasser.»

Ces vices que l’on chérit et que l’on entretient  comme des bijoux sont, non sans ironie, associés à la notion de luxe et de préciosité par l’artiste, qui explore là les limites formelles de l’installation interactive et de la vidéo, son medium de prédilection : «Ce qui m’intéresse c’est la genèse d’une œuvre, le processus de création, dit-elle. Quand je commence un projet je ne dessine pas, je réfléchis par le biais de la photographie ou de la vidéo, ensuite il peut pendre des formes différentes. »

Power Struggle : le temps irréversible

Power struggle est une installation qui se joue en public dans le cadre d’une performance. Elle illustre la course au pouvoir, «aussi peu productive et dangereuse que ce que font les politiques actuellement dans leur vision à court terme des stratégies géopolitiques liées à la mondialisation et à l’accélération du monde.»

Invitée à la Casa Encendida de Madrid, dans le cadre d’une exposition historique d’Art Russe, qui mettait en perspective le rapport entre artistes et pouvoir (entre 1920 et 1960), Olga Kisseleva rend hommage à «La charge de la cavalerie rouge» de Kasimir Malevitch par une bataille de quatre antivirus menée en temps réel. «Chacun essaie de détruire les trois autres éradiquant tout dans l’ordinateur, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. »

Le combat donné à voir aux spectateurs se manifeste par des lignes de code dont on peut visualiser les stratégies de progression par un système de couleur que l’artiste assigne à chacun des antivirus par le biais d’un développement informatique spécifique. La couleur incarne alors les courants politiques, et les écritures dogmatiques : rouge pour les révolutionnaires et Le Capital de Karl Marx, vert pour les écologistes et le Coran, orange pour les centristes, jaune safrané pour La Tora, bleu pour les libéraux et la Bible.

Power Struggle, performance d’Olga Kisseleva conçue en 2011, avec un certain sens du spectacle mais aussi une programmation informatique sophistiquée.

Commentée en direct par un comédien sur le ton de l’affrontement politique ou d’un match de foot, la performance a été déclinée lors d’un séminaire à Reykjavik par l’ancien ministre de l’économie islandaise, pour illustrer des stratégies géopolitiques internationales désastreuses. Plus étonnant encore : la performance a été reprise par des chercheurs en cosmologie de l’université Stanford pour qui  les différentes couleurs incarnaient les forces fondamentales de la nature et leur occurrence à travers l’espace et le temps, dans le cosmos.

C’est sans doute cette force d’élaboration de concepts relativement simples, qu’elle développe, met en scène, questionne et fait valider dans un contexte où chacun a sa place et son domaine d’expertise, sans hiérarchie de parole, qui confère à cette artiste une place singulière et valide son engagement.

Remettre en cause la valeur hégémonique du temps, dans un modèle de vie occidental qui s’impose au reste de la planète, pourrait sembler vain ou vaniteux, si chacune de ses pièces ne nous ramenait à notre propre intimité, à notre horloge interne.

Dans l’une de ces dernières performances, fin 2013 au Louvre Lens, elle chorégraphie une danse à l’aide d’un kilomètre de tissus rouge tout autour du musée dont le bâtiment lui rappelle le signe de l’infini : «c’est une véritable mission du musée, dit-elle avec un sourire espiègle, que de rendre l’art immortel !»

Par Véronique Godé/orevo

Et pour aller plus loin

L’une des dernières installations de l'artiste Custom made / Sur mesure fait appel aux nanotechnologies et souligne les limites repoussées par l’homme afin d'accroître son confort et façonner le monde à sa manière : dans une salle obscure un dispositif permet de capter la couleur de l’iris de chaque visiteur et de la convertir en lumière, éclairant la salle d’exposition de la couleur de ses yeux.

Commentaires