Quand l’art numérique fait son cinéma

Des installations mettent à nu le spectacle cinématographique

Dérives de Émilie Brout et Maxime Marion (2011)

Sous forme d'installation vidéo, Dérives consiste en un film infini composé de milliers de courts extraits cinématographiques, dont la succession est pilotée par un logiciel, mettant chacun en scène l'eau de manière différente. Le montage sans cesse renouvelé de ces séquences offre au spectateur un nouveau film à part entière où l'eau devient le sujet principal, en plus d'un voyage dans son histoire au cinéma - de "L'Arroseur arrosé" des frères Lumière (1895) à "Titanic" de James Cameron (1997) en passant par "Le Couteau dans l'eau" de Roman Polanski (1962). Chaque séquence sélectionnée a au préalable été annotée en fonction de différents critères tels que son année de réalisation, sa typologie (eau violente, eau douce) ou son degré d'intensité. Exploitant ces données, un logiciel joue et fait se succéder de façon infinie ces micro-séquences en temps réel et les enchaîne de manière pertinente via différents moyens stylistiques (ruptures, contrastes, crescendos).

Lorsque l’on visite Matière Cinéma, ou toute autre exposition qui a eu l’occasion de présenter Dérives, il n’est pas rare d’apercevoir des visiteurs restant de longues heures affalés dans un canapé, hypnotisés par ce montage sans fin, au sein duquel la matière aquatique occupe le rôle principal.

Entre une forme de zapping aléatoire à travers la mémoire du cinéma et une pratique cinéphile du websurfing, l’installation reflète plutôt bien les nouveaux spectateurs que nous sommes devenus à travers notre consommation d’une offre télévisuelle pléthorique et d’un Web perçu comme infini. Le terme de “dérive” décrit d’ailleurs sans doute mieux ce type de pratique, plutôt que l’expression désormais désuète de zapping. Dans nos consommations audiovisuelles, on dérive en effet, on ère parfois sans but entre les séquences et les fragments, on flâne (pour reprendre une expression chère aux situationnistes) entre les sons et les images, laissant au hasard et à l’aléatoire le rôle de metteur en scène.

Même si les artistes revendiquent dans cette installation “une approche singulière de la narration par un système de montage automatique et infini”, l’installation interroge donc d’abord ici la position du spectateur, son rôle et son imaginaire prospectif, sa capacité à produire de la fiction ou du sens à partir de ce qu’il perçoit.

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