Quand le numérique transforme la danse

Danse et arts digitaux aux Bains numériques

Conclusion : au-delà des écrans

Depuis 1965 et «Variations V» de Merce Cunningham, qui associait chorégraphie et vidéos de Nam June Paik, sur une composition de John Cage déclenchée par les danseurs à l’aide de capteurs disposés sur scène, la relation entre la danse et les nouvelles technologies s’est affinée et continue de questionner nos comportements face au nouveau monde numérique.


«Variations V» de Merce Cunningham, avec Nam June Paik, et John Cage, 1965. Image tirée du film de Arn Arnbom avec Stan VanderBeek. © The Merce Cunningham Dance Company, NY.

On peut ainsi voir le festival Bains Numériques comme un laboratoire, expérimental, où les pratiques artistiques d’aujourd’hui préfigurent les usages de demain.

Des recherches au-delà de l’écran lui-même

La plupart des créations présentées aux Bains Numériques prennent acte de la multiplicité d’écrans présents dans notre vie quotidienne, chez soi, sur les mobiles ou tablettes, dans la ville. Ils en font des acteurs à part entière de leurs scénographies. Mais l’utilisation des écrans se diversifie. L’écran frontal, l’écran qui sépare du réel, fait place à des utilisations plus diversifiées et ouvertes de la surface de projection à la façon du tunnel immersif dans «Hermself», du sol ou même des spectateurs transformés en écrans dans «Fotograma completo principal».

Selon Emmanuel Mahé, chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication, et membre du jury du festival pour la compétition internationale Danse et Nouvelles Technologies en 2010, « quand on voit tout ce qui a été présenté aux Bains Numériques, cette utilisation d’écrans, paradoxalement, si j’ose dire "désécranise" (c’est-à-dire réussit à faire oublier les écrans en question, ndlr), et leur fait perdre leur statut habituel. Ca ne "fait pas" écran, il y a une forme de transparence et d’adaptation à notre environnement. On était beaucoup auparavant dans des rapports frontaux, du fait de la disposition scénique, dans des salles de spectacles, mais c’est vrai qu’il y a de plus en plus de projections d’images aux sols. C’est ce que fait Aniara Rodado dans sa pièce "Fotograma completo principal" : des projections aux sols qui permettent aussi de travailler sur le corps ciblé par des viseurs numériques. »

Si on a encore une relation très frontale à l’écran, ce sont les artistes qui essaient de leur enlever leur statut originel, en les multipliant, en les mettant dans des postures différentes, en perturbant les perceptions habituelles (surface et profondeur, horizontalité et verticalité), relevant ainsi de nouveaux ou futurs usages de l’écran.

Dans «Loss / Layers», performance dure et prenante jouée en juin 2012 aux Bains numériques et signée A.LTER S.ESSIO (alias Fabrice Planquette), c’est le sol et le corps même des danseurs qui font office d’écrans, et ce sont leurs mouvements qui commandent les évolutions de l’image vidéo.

Quand les écrans disparaissent ou changent de nature

Par une mue paradoxale et très puissante, l’écran numérique devient même surface de peinture avec «Institu fort Canning Hill» ou disparaît littéralement au profit du son et de sa relation aux gestes des danseurs dans «A-Muse» de Mié Coquempot ou plus récemment «Escales tactiles» de Scénocosme et K. Danse.

Entre multiplication d’écrans, perturbation des perceptions communes, immersion avec la multidiffusion du son et des images ou encore réalité augmentée, la relation chorégraphique traditionnelle entre corps et scène devient relation entre corps et environnement numérique. Elle passe à travers la médiation d’interfaces de plus en plus sophistiquées. La porosité entre l’écran et le réel, l’intérieur et l’extérieur, la scène et la vie, que l’on voit à l’œuvre aux Bains numériques, annonce peut-être un futur où chacun pourra interagir avec son propre environnement, grâce aux nouvelles technologies. Artistes du réel ?

Et pour aller plus loin

Commentaires