Quand le numérique transforme la danse

Danse et arts digitaux aux Bains numériques

Quand la scène et l’écran fusionnent

Des éditions 2010 à 2012 des Bains numériques, une tendance s’affirme : l’écran explose hors de son cadre et investit les murs, le sol voire la scène…

Exemple fort de cette évolution : primé en 2010 dans la catégorie Arts chorégraphiques, «Hermself» de la compagnie Clair Obscur se sert de la profondeur de l'espace scénique, disposé en un tunnel, pour une installation plastique et interactive dans lequel évolue la danseuse et performeuse Sandra Devaux. Tout comme «Cinématique» d'Adrien Mondot de la compagnie Adrien M, couronné en 2009 aux Bains numériques, «Hermself» utilise les nouvelles technologies pour étendre l'espace scénique, jouant sur des effets d'aplats et de perspectives, grâce à un système de projections permettant l'immersion du spectateur, la plongée dans des univers visuels à la fois hypnotiques et symboliques.

Teaser vidéo de «Hermself» de la compagnie Clair Obscur, qui a conçu ce spectacle croisant danse et arts visuels, premier prix du festival en 2010.

« Sorte d'espace interstice, tantôt mortifère, tantôt utérin », le tunnel guide la dramaturgie de la pièce. Il brouille nos repères spatiaux et cognitifs. La verticalité et l'horizontalité, la profondeur et la surface se confondent, à la façon d'un intérieur (le tunnel comme dispositif organique de l'œuvre) et d'un extérieur (le récepteur de la projection qu'est le public). C'est un espace d'expression, un lieu de passage sous la forme d'un écran sur lequel sont projetées des couleurs, telle une toile abstraite mouvante, une performance d'art vidéo ou un clip pop à la Björk, dont les mouvements reflètent les affects du personnage.

L'écran fragmenté

Aux Bains Numériques, beaucoup de spectacles font dialoguer spectacle vivant et performance vidéo, en intégrant au dispositif scénique des projections, jouant sur l'indistinction entre le réel et le virtuel, révélant l'anxiété de l'individu face à sa possible fragmentation en avatars médiatisés, ou au contraire, explorant les possibilités ludiques et sensuelles que les nouvelles technologies permettent.

«Corpus Motion», proposé par Image Temps Réel, laboratoire de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, est par exemple un dispositif scénographique permettant à deux danseurs et performeurs de manipuler des images mobiles, projetées sur l'écran qui fait interface entre le public et les opérateurs. Entre spectacle vivant et performance vidéo, « les performeurs, dotés d'accessoires détectés par le biais de la technologie infrarouge, interviennent directement sur la diffusion des médias dans l'espace scénique, expliquent les créateurs de la pièce. Chaque typologie d'accessoire induit une rhétorique gestuelle, qui définit une typologie possible d'écriture de la vidéo dans l'espace. Les gestes capturés en temps réel par la caméra s'appliquent à l'image de manière abstraite. L'ensemble des procédés de diffusions utilisés : fragmentation, vitesse de lecture, rémanence et symétrie temporelle, sont autant d'éléments formant une grammaire poétique de l'image. »

La vidéo du spectacle «Corpus Motion».

Le film projeté et «monté» en temps réel par les deux danseurs met en scène le couple filmé au moment d'un jeu sensuel. La rencontre des deux corps est comme revécue virtuellement par les performeurs au moment de la représentation. Ici, à la façon du son captés par les mouvements dans «Escales tactiles», l'écran cache et révèle : les danseurs apparaissent dans les interstices que permet l'image mouvante à l'écran, illuminés un instant par ce film qu'ils projettent d'eux-mêmes.

La scène, lieu de projections

Mis en scène par Aniara Rodado, «Fotograma Completo Principal» a obtenu le Prix de la création aux Bains Numériques de 2010, et a été joué une nouvelle fois dans le cadre de son édition 2012. Il présente un important dispositif audiovisuel articulé à une chorégraphie, qui interroge la représentation du corps dans le contexte d'une guerre.

Immersion audiovisuelle, «Fotograma Completo Principal» est inspiré des photographies de femmes soldats réalisées au cours des trente dernières années, par Jenny Matthews.

Sur une scène réduite, comme un cube transparent, une danseuse se heurte à des images guerrières (photos, films, extraits de jeux vidéos), projetées de tous côtés, réfléchies le long de rideaux plastifiés, visant les spectateurs eux-mêmes sur la scène, ou derrière de fins voiles transparents entourant celle-ci. La danseuse, limitée dans ses mouvements par la proximité du public autant que par la petitesse de l'espace de représentation, semble combattre les images et les souvenirs collectifs qu'elles réveillent, et risque sans cesse de percuter le spectateur. Celui-ci, figure voilée sur laquelle sont projetées les images, apparaît tel un témoin immobile et fantomatique, doublant sa position de récepteur de celle d'acteur, immergé et impuissant, de la pièce.

Tout ici est un support de projections : sol et murs, mais aussi corps qui habitent l'espace. L'interactivité, déployée grâce à un système de reconnaissance des mouvements et à des «samplers» disposés dans l'espace scénique, ainsi que la multidiffusion sonore, accentuent l'impression d'immersion, en même temps que celle d'un danger, indistinct, sourd, dont les images et la chorégraphie heurtée révèlent la teneur.

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Ecouter nos interviews d’artistes multimédia

Patrice Mugnier, artiste et réalisateur multimédia, enseignant à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, et Camille Baudelaire, chercheuse, nous parlent de l’oeuvre «Corpus Motion» proposée par le laboratoire Image Temps Réel.

Durée : 4mn Télécharger

Aniara Rodado à propos de son dispositif audiovisuel articulé à une chorégraphie, oeuvre intitulée «Fotograma Completo Principal».

Durée : 4mn Télécharger

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