La révolution de la géolocalisation des sons
Ballades et cartographies sonores : des artistes et des chercheurs réinventent le son pour mieux nous faire redécouvrir des lieux bien réels.

La révolution de la géolocalisation des sons

De la toile à l’espace urbain : art sonore, soundmaps et soundwalk

Grâce au développement des systèmes de localisation, la démocratisation des smartphones et des technologies développées autour de Google Maps, une nouvelle génération d’outils, de sites collaboratifs et d’œuvres d’art, basés sur la géolocalisation des sons, ont fait leur apparition sur la Toile comme dans la vie réelle. Il peut s’agir de soundmaps, des cartographies dédiés à la mémoire et à la conservation des sons de la nature ou des villes, mais aussi de logiciels ou de sites permettant de «poster» et de géolocaliser des sons sur un parcours, un territoire, qu’un visiteur est dès lors invité à écouter in real life, un casque sur les oreilles.

L’Internet et les technologies mobiles ont souvent été perçus comme des médias dédiés à l’écrit, au visuel, aux télécoms, à la consommation de la musique, ou de façon plus générale comme des outils destinés à supplanter les technologies audiovisuelles d’antan. Mais depuis quelques années, de nombreux projets, œuvres et plateformes, en grande partie initiés par les communautés artistiques et scientifiques, ont choisi une voie divergente et se sont développées autour du son comme référence commune.

Grâce aux nouvelles techniques de repérage ou géolocalisation des personnes connectées, ils explorent les liens entre le son et l’environnement, la musique et la géographie, le paysage sonore et le paysage que l’on traverse.

La nouvelle tendance de l’audio-mobilité

Les parcours et ballades sonores, à l’image des projets imaginés par le Soundwalk Collective, Le Collectif Mu ou la future plateforme Detour, destinés à être écoutés et vécus dans l’espace public à l’aide d’un smartphone et d’un casque audio, constituent l’illustration la plus évidente de cette tendance à l’art contextuel du son. Depuis une petite dizaine d’années, cette pratique connaît une croissance régulière, en termes d’adeptes comme de relais.

Au printemps 2014, un symposium, «Audio Mobilité», a par exemple été consacré à ce sujet, organisé par le laboratoire de recherche en art audio, Locus Sonus, dépendant des écoles d’art d’Aix-en-Provence et de Bourges. Les organisateurs de l’événement, Jérôme Joy et Peter Sinclair, y ont ainsi constaté :

Si les appareils portables peuvent participer à nous isoler de manière néfaste de l’environnement sonore autour de nous, ils peuvent aussi nous permettre la réappropriation d'un espace sonore urbain devenu saturé et l'augmentation de notre espace personnel d'écoute.

Les deux artistes et chercheurs formulent une hypothèse, «En intégrant les informations qui émanent de l'environnement lui-même, soit par le biais de la captation soit grâce à la géolocalisation, les aspects négatifs de l'écoute mobile pourraient être réduits et les aspects positifs augmentés ». 

Vers une nouvelle forme d’art in situ ?

Stephan Crasneanscki, pionnier des parcours sonores et fondateur du Soundwalk Collective, renchérit en estimant quant à lui que l’on assiste ici à la naissance d’une nouvelle discipline, d’une nouvelle esthétique, voire d’une nouvelle forme d’art qui ne demande qu’à être expérimentée de manière plus profonde.

Stephan Crasneanscki
Stephan Crasneanscki, armé d’un micro, sur un bateau voguant sur la Mer Noire, lors d’une session d’enregistrement de Medea, l’une des œuvres du Soundwalk Collective.

Comme le dit Stephan Crasneanscki : « Au fil de notre histoire, les développements techniques ont toujours inspiré les arts. Je pense qu’à ce titre, la création sonore, dans son format géolocalisé, peut devenir une véritable forme artistique si elle est développée avec intelligence et une compréhension de ses paramètres, qui restent très particuliers. » Une forme d’art qui s’avère interactive d’une toute nouvelle façon, poursuit-il :

Cette technique constitue l’une des rares possibilités pour un spectateur d’avoir une relation active avec l’expérience qu’il vit. C’est très différent de la position statique que l’on peut avoir face à une peinture ou un film. Dans le cas d’un parcours, le spectateur est amené à ressentir quelque chose de très fort, il est amené à agir, le tout au sein d’une géographie spécifique. Les possibilités sont alors infinies…

Une « géofiction sonore »

Stephan Crasneanscki n’est pas le seul à entrevoir ici la naissance d’une nouvelle discipline artistique. Laurent Di Biase, qui participait lui aussi au printemps dernier au symposium Audio Mobilité, affirme ainsi, qu’à travers ce nouveau type d’œuvres, «notre environnement devient un terrain d’expérimentation permettant de questionner de nouvelles approches de l’univers fictionnel », l’artiste et chercheur allant même jusqu’à évoquer l’idée d’une «géofiction sonore».

Vincent Voillat du collectif Mu, fait lui aussi une analogie avec l’univers de la fiction et du cinéma. Au cours du festival Bande Originale, organisé pendant l’été 2014, il a ainsi programmé une série de parcours au sein de l’espace urbain (à Bobigny ou à Aulnay-sous-Bois) dans lesquels le public était invité à écouter les créations musicales et sonores de différents artistes. «Ces parcours constituent pour moi une forme de cinéma, c’est très proche de l’idée que je me fais d’un film», affirme-t-il ainsi. Selon le directeur artistique du collectif, à chaque fois que le parcours change de rue ou de paysage, à chaque fois que débute une nouvelle pièce sonore, c’est comme si le spectateur se déplaçait à travers le montage d’un film, comme s’il passait d’un plan, d’un décor à un autre :

On est alors dans un principe de cinéma immersif, c’est le déplacement du spectateur qui va créer les images qui viendront se mêler au son et inversement. On s’évertue aussi à utiliser des casques ouverts, qui laissent entendre le son environnant, parce que l’on est très sensibles à l’idée qu’il y ait des interactions directes entre le son réel et ce que le spectateur perçoit dans son casque, que cela soit un chien qui aboie derrière une grille, ou un avion qui passe au loin.

Ayant débuté ses premiers parcours sonores à New York, dans la seconde moitié des années 1990, Stephan Crasneanscki insiste lui aussi sur cette manière de «théâtraliser et de scénariser le réel, de créer un nouveau territoire entre le cinéma et les expériences sonores qui ont pu exister au cours de l’histoire des arts

Il s’agit selon lui de créer «une forme de mise en situation, d’utiliser le son comme force de déplacement et d’utiliser toute la puissance du son afin de créer de véritables expériences sensorielles. Auparavant, dans l’art, le son a toujours été au service de quelque chose. Ici, il devient le principal moteur pour ressentir et pour appréhender la géographie. Il s’agit avant tout de créer de vraies émotions à travers le son. De l’émotion, plutôt que de l’information. Nous sommes surinformés, nous n’avons pas besoin d’informations supplémentaires, mais plutôt de sentir davantage. Les technologies comme le GPS ou l’iBeacon sont des outils très puissants qui permettent d’utiliser le son comme jamais auparavant. Ces technologies sont même peut-être en train de devenir l’écran qui manquait à cette nouvelle forme d’art !»

En 2010, Stephan Crasneanscki et l’équipe de Soundwalk ont conçu une appli rassemblant certains de leurs parcours sonores, composés sous la forme de pièces documentaires ou de fictions géolocalisées, dans des villes comme Paris et New York.

Le retour du corps via le son… et la marche

Au-delà d’un aspect cinématographique, et en relation directe avec cette dimension sensorielle prônée par Crasneanscki, c’est selon Julie Demuer, «la question du corps qui est ici centrale, et c’est le corps qui revient en force, au sein de l’art». L’organisatrice des Promenades Sonores de Marseille affirme ainsi :

Ces œuvres artistiques, ou ces projets para-artistiques, au-delà d’une simple perception sonore, mettent, à travers la pratique de la marche, notre corps en équation avec un environnement, un espace, un lieu, mais aussi des gens.

Julie Demuer précise sa pensée : «Les innovations technologiques font évoluer l’écriture des œuvres. Elles encouragent une “écriture de la réception”, c’est-à-dire à prendre en compte la démarche du spectateur, qui n’est plus un simple spectateur passif. Ces pratiques artistiques et culturelles provoquent des situations, des expériences. Au sein de ces pratiques de marche, ce que je vois, c’est que les gens apprécient d’être mis “en état poétique” en même temps que cela redonne du sens et de la compréhension, et de la capacité à incorporer par du corps, par du senti, ces milliards d’informations qui nous tombent dessus tous les jours, et dont on ne sait plus que faire».

Promenades Sonores
La carte des points d’écoute du projet Promenades Sonores en Provence et dans la région de Marseille.

 

Cet article, véritable petit dossier, vous permettra de découvrir:

- l’art des parcours sonores, via notamment la voix d’un grand pionnier de la cyberculture en Californie,
- les sons de navettes sonores le long d’un parcours en bateau,
-des promenades réelles et virtuelles, notamment dans des quartiers de Marseille,
- des cartographies sonores d’origine plus scientifique, de villes ou de lointaines contrées,
- des outils, des marques et du commerce qui ont eux aussi investi cette discipline,
- et puis enfin quelques magnifiques projets entre l’œuvre d’art et le réseau social.

 

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