La révolution de la géolocalisation des sons

De la toile à l’espace urbain : art sonore, soundmaps et soundwalk

L’art des parcours sonores

Dans un coin oublié de Californie avec un pionnier du Net

Un casque audio sur les oreilles, on arpente les rues du quartier populaire et déshérité de Tenderloin à San Francisco, ignoré des guides touristiques. Nous y sommes guidés par la voix rocailleuse et chaleureuse de John Perry Barlow, l’un des penseurs et pionniers de la cyberculture. Le poète, essayiste et militant, grand défenseur de la liberté sur Internet, a en effet été invité par le collectif d’artistes Soundwalk, à nous présenter, sous la forme d’un parcours sonore, ses lieux favoris, cafés, galeries, librairies de livres anciens ou underground, sans oublier certaines des figures intellectuelles et militantes du quartier.

Porté par une musique électronique, plutôt ambient, composée par le Soundwalk Collective, ce parcours se veut une flânerie philosophique dans laquelle le sexagénaire s’interroge sur l’histoire et l’imaginaire de la Californie, sa tradition d’innovation, l’influence de la science-fiction, la question des libertés publiques (on y entend en écho la voix d’Edward Snowden) ainsi qu’une réflexion sur la fracture sociale grandissante qui semble diviser l’Amérique connectée et l’univers de ses homeless.

Au fil de cette marche volontiers méditative, Barlow évoque la virtualisation de notre existence et de notre vie numérique, qui engendre selon lui une forme de numbing. Terme traduit ainsi par Stephan Crasneanscki, fondateur du Soundwalk Collective :

 Une forme d’anesthésie, d’insensibilité qui se développe en nous de manière progressive, vis-à-vis de notre univers extérieur.

Au terme de cette visite qui nous mène jusqu’à l’intérieur d’une Hospitality House, dédiée à l’aide aux sans-abris, l’auteur de La déclaration d'indépendance du cyberespace conclut ainsi que, depuis sa première découverte du réseau au milieu des années 1980, l’Internet actuel a réalisé à la fois ses rêves les plus fous et ses pires cauchemars.


John Perry Barlow, dans les rues de San Francisco, photographié par Stephan Crasneanscki du Soundwalk Collective.

Des histoires que l’on ne peut pas voir

Cette œuvre d’un nouveau genre, que l’on appelle parcours sonore ou soundwalk, utilise, pour sa diffusion, une technologie prometteuse, nommée iBeacon par Apple qui en a été l’initiateur, ou sinon Beacon. Ce système de positionnement ou de géolocalisation d’une très grande précision, permet, grâce à une borne de quelques centimètres disposée dans l’espace urbain, et grâce à Wibree, une technique de transmission proche du Bluetooth, de localiser un périphérique à proximité (en particulier, un smartphone), lui envoyer un signal ou lancer une application, en fonction de sa position.

En l’occurrence, au fil de ce parcours urbain, c’est lorsque l’auditeur passe à proximité d’une borne iBeacon (ou Beacon), qu’une plage sonore correspondante est diffusée. En permettant ainsi de poster ou de déclencher l’apparition d’une information (un son, un texte ou une image) dans l’espace urbain, domestique ou marchand, cette technologie permet aux créateurs d’imaginer de nouvelles formes d’art spatialisé ou géolocalisé, mais peut aussi autoriser une surveillance accrue de nos déplacements et de nos comportements, ainsi qu’une présence toujours plus intrusive de la publicité au sein de notre quotidien. C’est d’ailleurs cet usage commercial et promotionnel, au cœur des magasins, qui se développe le plus fortement aux Etats-Unis et maintenant en Europe. Comme quoi la technologie n’est qu’un catalyseur des meilleures comme des pires promesses pour le futur…


Les bornes Beacon ou iBeacon, qui mesurent entre 4 et 5 cm, possèdent une portée de 70 mètres maximum.

Annoncé pour l’automne 2014, cette œuvre, titrée The Tenderloin with John Perry Barlow, sera disponible à travers l’application et le site Detour, qui semble pour sa part avoir choisi le camp de l’art et de la culture. Cette plateforme lancée par Andrew Mason, le jeune et célèbre entrepreneur du Net, fondateur de Groupon, entend utiliser cette technologie de localisation et de transmission sous la forme de parcours sonores (décrits comme des immersive audio walks), tout d’abord dans la région de baie de San Francisco. Detour vient d’ailleurs de lancer un appel à tous les auteurs, cinéastes, guides touristiques, journalistes ou producteurs radio, désireux de raconter, grâce à cette technologie, «des histoires que l’on ne peut pas voir», mais que l’on puisse vivre et écouter, au fil de l’espace urbain.

La bande-annonce de la plateforme et de l’application Detour.

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