La révolution de la géolocalisation des sons

De la toile à l’espace urbain : art sonore, soundmaps et soundwalk

Cartographies sonores

La notion de géolocalisation peut désigner des parcours sonores comme le Soundwalk San Francisco ou les Navettes Sonores, tels que nous les avons décrits dans les précédents chapitres, c’est-à-dire des dispositifs prenant en compte la situation géographique d’un individu dans l’espace public. Mais, de façon plus simple et plus globale, la notion de géolocalisation, que l’on appelle parfois géoréférencement, désigne aussi, selon Wikipédia, un procédé permettant de positionner un objet (une personne, une donnée, un document) sur un plan ou une carte à l'aide de ses coordonnées géographiques.

Les soundmaps ou cartes sonographiques

Pendant virtuel des parcours sonores, les soundmaps, ou cartes sonographiques selon l’expression québécoise, constituent à ce titre l’une des pratiques les plus répandues au sein de cette dynamique mêlant son et géographie. Nées au cours des années 2000, les soundmaps en ligne possèdent une dimension à la fois patrimoniale et collaborative. Patrimoniale parce qu’elles ont d’abord été conçues pour documenter et préserver les sons d’un territoire donné, en particulier celui des villes (mais elles peuvent aussi être dédiées aux langues, aux accents, aux folklores, aux sons de la nature et de la faune). Collaborative ensuite parce qu’elles invitent leurs usagers à enregistrer et à poster leurs propres sons afin de constituer une base de données en ligne, dédiée à la documentation des paysages sonores qui nous entourent.


Détail de la carte sonographique de Montréal.

L’un des plus anciens projets du genre est la Montréal Soundmap, née en 2000, dont l’un des avantages est de pouvoir remonter le fil des années, et de comparer les sons d’une année sur l’autre. En cliquant sur les multiples icônes présents sur la carte, on peut ainsi entendre différents types de paysages sonores comme les abords des étangs du Parc Lafontaine, les oiseaux du Mont-Royal, une simple station de métro ou encore les ambiances du marché Jean Talon.

Il s’agit ici d’un travail documentaire, et non artistique, dont l’une des ambitions est, selon l’universitaire britannique Jacqueline Waldock, de mettre à disposition du public «de vastes archives d’instantanés sonores historiques» tout «en encourageant une forme d’engagement civique et de participation démocratique du public à un projet collectif».

Ouvrir le public à une réelle écoute de leur environnement

De façon plus générale, l’objectif de ces cartographies, entre écologie, urbanisme, Histoire et anthropologie, est d’inciter le public et les habitants d’une ville ou d’une région à ouvrir une oreille plus attentive à l’univers qui les entoure, d’encourager une nouvelle prise de conscience acoustique du monde, tout en témoignant, auprès des générations futures, de l’état sonore du monde à un instant T.

Le projet scientifique de la Lisbon SoundMap, initié par le Cicant (Centre de recherche de l’Université Lusófona de Lisbonne), réunit par exemple des chercheurs et des étudiants en sciences et en technologies du son. Il revendique plusieurs objectifs : comprendre les changements d’environnements sonores à un endroit précis et dans une période donnée ; comprendre les changements sonores dans des territoires modifiés par l’influence et la contamination des bâtiments et de l’urbanisme ; suivre l’évolution acoustique des villes ; réagir contre la disparition possible de certains paysages sonores en raison de la transformation des activités humaines et enfin créer une carte qui permette la reconstitution de la vie de ces territoires.


Le site Cinco Cidades (cinq villes) permet de découvrir et de mixer sons et musiques populaires des villes portugaises de Braga, Porto, Guarda, Torres Vedras et Lisbonne.

Hommage aux pionniers de l’écologie sonore

Née au Canada, cette discipline cartographique s’inspire des travaux pionniers des chercheurs et compositeurs Raymond Murray Schafer, Hildegard Westerkamp et Barry Truax qui, au cours des années 1970 ont initié une nouvelle discipline : l’écologie sonore.

À travers son étude pionnière de l’environnement acoustique de la ville de Vancouver, débutée en 1972, et son ouvrage Le paysage sonore, publié en 1977, Schafer fût l’un des premiers à documenter notre environnement acoustique et en appeler à un nouveau design, ou une nouvelle écologie sonore de notre quotidien.

Quant à la compositrice de musique électro-acoustique Hildegard Westerkamp, elle créa à la même époque le concept de «marche d’écoute» ou «soundwalk», dans laquelle l’auditeur se laisse guider au sein d’un territoire par son seul sens de l’ouïe, une pratique qui aura une influence importante sur ses propres créations comme sur celle de nombreux artistes et musiciens qui la suivront sur cette voie.

Quelques décennies après ces premières expériences, le concept d’écologie sonore a connu un riche héritage, particulièrement dans les pays anglo-saxons. Sounds Around You est ainsi un projet actuellement mené par l’Université Salford, basé sur l’édition d’une carte sonographique mondiale et de la mise à disposition d’une appli pour smartphone. Dénommée iSay, elle permet au public d’enregistrer les sons qui l’entourent (c’est la traduction littérale de Sounds Around You), et de transmettre des données concernant ces mêmes enregistrements, à savoir si les sons sont perçus de manière positive ou négative, fluide ou chaotique, surprenante ou ennuyeuse, etc.


Détail de la carte sonographique du projet Sounds Around You mêlant données cartographiques, photographies et interfaces graphiques.

Le Centre de Recherche Acoustique de cette université basée à Manchester espère ainsi utiliser ces données afin de mieux connaître l’impact du ou des paysages sonores sur notre quotidien, et de contribuer à une meilleure planification urbaine.

Plein de projets qui dévoilent les sons du monde

C’est toutefois au Canada que les recherches de Raymond Murray Schafer ont trouvé le plus d’écho, comme en attestent différents projets comme la Toronto Soundmap, développée par l’université de Ryerson ou encore l’Inukjuak Soundmap, initiée par l’artiste et compositeur Nimalan Yoganathan, afin de témoigner de la richesse de la culture inuit, dans la Baie d’Hudson.

Ce mouvement d’étude s’est toutefois étendu à l’ensemble des continents. Les échos de métropole s’intéressent par exemple à l’environnement sonore de la métropole lyonnaise.

Cinco Cidades permet quant à elle de documenter et de cartographier les chansons populaires et folkloriques portugaises, et même de les mixer à des ambiances urbaines à l’aide d’une table de mixage virtuelle, à l’image des outils disponibles sur la Soundmap de Cologne.


Détail de la carte sonographique de Bruxelles, au sein du projet Bruxelles Nous Appartient.

Le projet Bruxelles nous appartient recueille quant à lui depuis 1999 des récits et des témoignages relatifs à la métropole belge, rassemblés au sein d’une base de données qui peut par la suite être exploitée et valorisée à des fins artistiques, patrimoniales ou pédagogiques.

Le projet Edinburgh Water Of Life s’intéresse au patrimoine des cours d’eau de la ville écossaise

La Nature Soundmap permet de son côté de rassembler certains des plus beaux enregistrements naturels venus des quatre coins du monde, que l’on évoque le désert australien ou la jungle du Sri-Lanka.

Le tout sans oublier de nombreuses autres cartes sonographiques dédiés à Vienne, Belfast, la Nouvelle-Zélande, Portland, Barcelone, Sao Paulo, Florence ou enfin le Pays Basque.

Et le London Sound Survey

Le projet le plus ambitieux et le plus complet du genre reste toutefois le London Sound Survey, créé par Ian Rawes qui documente le paysage sonore de la capitale britannique. Qu’il s’agisse des cloches de la ville, de sa faune, de ses rivières, de ses mendiants, de ses bars ou de ses fêtes, du 19e siècle à nos jours, ce passionné a développé en parallèle de son emploi d’archiviste à la British Library, un vaste travail patrimonial qui n’a que peu d’égal dans l’univers des cartes sonographiques, et sert désormais de base à de nombreux travaux scientifiques.

 

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