La révolution de la géolocalisation des sons

De la toile à l’espace urbain : art sonore, soundmaps et soundwalk

Entre l’œuvre d’art et le réseau social…

Pour terminer ce vaste tour d’horizon de la nouvelle création sonore contextuelle, arrêtons-nous un instant sur des initiatives parmi les plus passionnantes, à mi-chemin entre l’œuvre d’art, le réseau social et l’éthique collaborative du Web : les cartes sonographiques comme Sound Cities, Favorite Sounds ou Aporee, conçues par des artistes.

Des environnements sonores urbains décapants

Mis en ligne par l’artiste Stanza depuis le tout début des années 2000, Sound Cities est certainement l’un des plus anciens projets dédiés aux environnements sonores urbains. L’artiste établi à Londres a pensé son projet comme un outil, ou un média, qu’il utilise personnellement pour ses installations, ses performances multimédias ou ses concerts, mais que d’autres artistes peuvent aussi librement utiliser.


Des ambiances du Caire, enregistrées par l’artiste Stanza, sur le site Sound Cities
.

La qualité de ses enregistrements et de l’interface de Sound Cities est pourtant loin d’égaler le plus beau projet de cette mouvance artistique, Radio Aporee, conçu par le media-artist allemand, Udo Noll. Doté de plus de cinq mille sons, localisés sur près de vingt-deux mille lieux répartis à travers le monde, et enrichi par près de mille contributeurs, Aporee offre à l’internaute en mal d’exotisme, de dépaysement ou de simple voyage virtuel une vertigineuse base de données sonores. Sur son ordinateur connecté en ligne, ou grâce à son appli pour smartphone, on peut ainsi voyager d’un continent à un autre.

Lors d’une première visite du site, on s’immerge par exemple dans les atmosphères des bords du Lac de Mindunaï en Lithuanie, avant de cheminer virtuellement les allées d’une pagode du Myanmar, le long de laquelle on perçoit des pas, des échos de gong, des cris d’enfants ainsi qu’un fond d’air d’une grande quiétude. On poursuit son périple en «visitant» par le son une place à Manaus, à la tombée du soir, enchaînant avec les échos d’une répétition de spectacle à Charleville-Mézières. Un simple clic suffit par la suite à percevoir un scooter remontant péniblement une colline près de Naxos en Grèce, avant d’écouter plus longuement l’ambiance d’un cloître à Ljubljana, dans lequel résonnent les accords d’un quartet à cordes. Comme d’autres, le site possède par ailleurs un « geo-mixer » permettant de mêler des sons venus des quatre coins du globe ou de créer des playlistes en forme de périples sonores en reliant les enregistrements de différentes destinations.

Au-delà de cet aspect documentaire et touristique, Radio Aporee se veut aussi un outil destiné aux nouvelles pratiques artistiques sonores, permettant aux artistes d’utiliser librement cette base de données, ainsi que la technologie qui leur est offerte, pour leurs créations et leurs performances.

Locusmap et son réseau de micros ouverts à travers le monde

Si les sons disponibles sur Aporee ont été préalablement enregistrés, et sont diffusés en streaming, le projet du laboratoire Locus Sonus, Locusmap, utilise quant à lui un réseau de micros ouvert, répartis eux aussi aux quatre coins du monde, permettant de capter en direct l’atmosphère d’un lieu ou d’un autre, parfois insignifiante, parfois plus singulière.


La Locusmap permet d’accéder à des micros ouverts eu Europe, aux États-Unis ou en Amérique du Sud.

Lors de notre dernière visite en temps réel de ce réseau de micros mondial, on a pu percevoir, dans le jardin de la mère de l’artiste Peter Sinclair, situé dans le Suffolk, le grondement d’une tondeuse, des roucoulements de pigeons et l’ambiance estivale de la campagne anglaise. Ou, dans les quartiers sud de Londres, une atmosphère particulièrement riche et apaisante, mêlant de lointaines voix d’enfants, le chant des oiseaux, le passage d’un avion ainsi que les notes éparses d’un piano s’échappant d’une fenêtre. Rien de bien spectaculaire bien sûr, mais cette puissance ubiquitaire qu’offrent de tels dispositifs peuvent déclencher chez l’auditeur des émotions à la fois fortes et simples, que le Web et les réseaux sociaux sont aujourd’hui bien en mal de nous offrir.

Favorite Sounds ou l’émotion du son

L’émotion créée par le son, c’est d’ailleurs le crédo d’un autre et dernier projet cartographique, lui aussi collaboratif, Favorite Sounds, que l’on doit à l’artiste et musicien britannique Peter Cusack.

Cusack a créé une cartographie mondiale des sons favoris de certains habitants de villes comme Londres, Birmingham, Berlin, Pékin ou Jérusalem, réalisée à partir de sondages, d’études et d’entretiens. À Birmingham, des émigrés vietnamiens évoquent par exemple les souvenirs musicaux ou sonores de leur pays d’origine. À Berlin, l’internaute peut découvrir l’indicatif ou le sonal d’un train, dont la mélodie change selon la ville qu’il traverse, la résonance d’un ancien bâtiment public, l’atmosphère d’un marché turc, le chant d’un rossignol de nuit, le passage d’un bateau sur la Spree, le son de petites pierres lancées sur la surface gelée d’un étang du quartier de Kreuzberg. Ou enfin, à New York, la cloche ou les clochettes des vendeurs de glace ambulants, la richesse des langues et des patois parlés à Chinatown ou l’ambiance urbaine du quartier populaire de Canal Street.

Des milliers de sons qui attestent que la perception sonore reste avant tout une histoire d’affects.

Des milliers de sons qui prouvent que les artistes sont souvent les plus à mêmes de traduire en émotion, le monde qui nous entoure.

Et pour aller plus loin

Une interview de l’artiste allemand Udo Noll, fondateur de Radio Aporee, sur le site Syntone.

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