La révolution de la géolocalisation des sons

De la toile à l’espace urbain : art sonore, soundmaps et soundwalk

Navettes sonores

Du son au fil d’une croisière en bateau

À près de neuf mille kilomètres de San Francisco, nous voici maintenant dans l’Est parisien, au sein d’un autre territoire populaire, quoique moins déshérité, à bord d’une navette fluviale équipée de haut-parleurs, voguant sur le canal de l’Ourcq, entre la Place Stalingrad et Bobigny. Il s’agit d’une «croisière sonore», organisée conjointement par deux festivals, Bande Originale et L’été du canal.

Au fil de notre avancée, différentes œuvres musicales, plutôt électroniques, composées par des artistes comme Vincent Epplay, Christine Groult ou Somaticae, accompagnent les passagers dont le regard vient se poser sur les paysages, parfois urbains, parfois plus naturels, qui longent le canal.


Une navette sonore voguant sur le canal de l’Ourcq, dans le cadre de la manifestation estivale, Bande Originale.

Grâce à une application et une plateforme appelée Sound Ways, développée par le Collectif Mu, organisateur de l’événement, chacune de ces œuvres sonores est elle aussi géolocalisée, c’est-à-dire que leur diffusion est déclenchée lorsque le matériel du bateau, équipé de l’application Sound Ways, pénètre une zone géographique déterminée.

Au cours de notre périple, les œuvres musicales, dont la composition a été pensée en relation avec leur espace de diffusion, se mêlent à merveille au grondement du bateau, au souffle du vent, à l’air ambiant, aux sons urbains que l’on perçoit au lointain, à l’architecture des ponts que l’on traverse ou enfin aux murs de graffitis et aux alignement de peupliers qui longent le canal. Notre esprit d’auditeur ne cesse en effet de lier les sons qu’il entend aux formes visuelles qu’il perçoit, les œuvres musicales permettant ici de voir, de «révéler» ou d’interpréter l’espace qui nous entoure, selon de nouveaux modes poétiques, une démarche qui constitue l’un des fondements esthétiques des parcours sonores.

Découvrez ou créez vous-mêmes des bulles sonores

Sound Ways est à la fois une plateforme permettant la géolocalisation de sons et une application équipant les smartphones 4G. Elle fonctionne selon un système de «bulles de diffusion».

Depuis une plateforme en ligne, l’utilisateur peut désigner sur une carte, sous la forme de bulles, les zones, ou le parcours le long duquel il souhaite diffuser ses créations. Par la suite, il ne reste plus qu’à l’auditeur, équipé d’un smartphone 4G sur lequel a été téléchargé l’application, de pénétrer la bulle créée par cet utilisateur, c’est-à-dire son espace de diffusion, afin de pouvoir apprécier les œuvres en streaming. Plusieurs bulles peuvent même se croiser, créant ainsi un espace sonore virtuel immersif à 360° dont l’auditeur peut jouer à l’aide de ses déplacements.

Interviewé au cours de la croisière, Philip Griffiths, compositeur au sein du Collectif Mu, et l’un des concepteurs de Sound Ways (d’après une idée du compositeur François-Eudes Chanfrault), nous confie qu’il entend par la suite ouvrir la plateforme à un nombre croissant d’usagers : «Ce projet a été développé sur une plateforme de type Unity, qui est aussi destinée aux réseaux sociaux et aux jeux vidéo collectifs. Plus tard, l’idée serait ainsi d’inviter les usagers de la plateforme à enregistrer des sons avec leur smartphone et les partager entre amis. On pourrait imaginer que les participants puissent donc créer leur profil, commencer à composer ou à enregistrer, et à poser leurs sons dans l’espace, avant qu’ils ne deviennent publics». La philosophie de Sound Ways est profondément interactive, comme le précise le texte de présentation du dispositif :

En déposant des murmures, bulles sonores géolocalisées, et en liant ces bulles pour créer des parcours, l’utilisateur de Sound Ways sonorise l’espace qu’il traverse. Du message intime laissé à l’attention d’un être cher jusqu’au parcours créé pour faire découvrir des lieux, des espaces publics, des quartiers, Sound Ways permet de modeler un environnement sonore qui normalement nous échappe presque toujours.

Selon Philip Griffiths, «la plateforme est d’ores et déjà opérationnelle, mais son ergonomie demande encore à être testée et améliorée. Nous avons commencé à inviter des artistes à utiliser ce dispositif. Des artistes allemands sont par exemple en train de remonter depuis l’Allemagne jusqu’à Paris par voies navigables, et enregistrent toutes les ambiances sonores des différents ponts qu’ils traversent. À chacun des ponts, ils “posent une bulle de son” sous la forme d’une création sonore. Par ailleurs, la réalisatrice radio Jeanne Robet va bientôt intégrer et géolocaliser l’ensemble des quinze épisodes de sa série documentaire, Crackopolis, produite pour Arte Radio, consacrée au trafic de drogue dans le nord-est parisien.»

Commentaires