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Visuel du dernier album de Monolake, Ghosts (2012).

Fragile Territories, une installation sonore et visuelle réalisée par Robert Henke à partir de projections laser.

Fundamental Forces, une installation audiovisuelle de Robert Henke et Tarrik Barri.

Spectacle Atom (2008) de Robert Henke et Christoph Bauder au Tesla de Berlin, le 15 septembre 2007. © Justine Lera

Autoportrait de Robert Henke (2011).

Au croisement de la musique techno et des arts visuels, l’artiste et inventeur berlinois cultive un univers très singulier.

Robert Henke, techno-ingénieur

Portrait d’une figure de la musique électro, développeur de logiciel et artiste multimédia

Le berlinois Robert Henke, mieux connu sous le pseudo de Monolake, n’est pas qu’un musicien techno. Si son travail doit beaucoup aux rythmes syncopés et aux sonorités planantes du genre électronique, il se veut aussi un ingénieur et un inventeur d’instrument digital, doublé d’un artiste visuel, auteur d’installations et de spectacles à la croisée du son et de l’image.

Apparu sur la scène internationale à la fin des années 1990, il incarne une nouvelle famille d’artistes multimédias nés dans le sillon de la vague de la musique techno. Une génération de l’ordinateur portable, globale et mobile, dont les membres parcourent le monde équipés de ce seul outil nomade, désormais à la fois studio et instrument. Une génération des arts numériques enfin, apportant une nouvelle dimension à leurs concerts sous forme d’installations et de spectacles audiovisuels.

Le son Monolake : les couleurs de l’imaginaire

Après des études au sein du studio de la Technische Universität de Berlin et une participation active à Chain Reaction, l’un des labels les plus influents et les plus légendaires de la scène électro, la carrière de Monolake débute en 1997. À mi-chemin entre «la puissance rythmique de la techno et la sophistication de la musique électronique savante», Monolake impose dès son premier album une esthétique dynamique et rêveuse, propice à l’imaginaire et au voyage intérieur, dont les innovations sonores doivent beaucoup aux nouveaux outils numériques.

Sur Soundcloud, un «preview» de « Ghosts » (2012), le nouvel album de Monolake.

Sa musique qu’il décrit comme «requérant une attention et une concentration particulières» et à l’intérieur de laquelle «se construisent progressivement des structures complexes et fragiles composées d’une multitude de particules sonores en mouvement, semblables à des cathédrales» explore «le rapport au temps, à l’espace, au rythme et au son». Une musique qui, basée sur une architecture rythmique élaborée, se mêle harmonieusement à des bribes de mélodies et d’atmosphères, créant chez le spectateur une sensation d’hypnose et d’apesanteur.

«Ice» (2001), extrait de l’album Gravity.

Un luthier numérique

Si, dès le début des années 2000, les albums de Monolake possèdent un son unique, c’est que Robert Henke, compositeur inspiré, est aussi son propre luthier. Son compère Gerhard Behles, avec lequel il a composé son premier album, est en effet le fondateur de la société Ableton, et l’auteur d’un logiciel révolutionnaire lancé en 2001, Live, au développement duquel Robert participe activement.

Interview (en anglais) de Gerhard Behles, fondateur de la société Ableton et créateur du logiciel Live.

«Live, dit Henke, a été le premier Software dont la fonction majeure était de jouer la musique électronique, et non de la composer ou la construire. Avec Live, nous avons battu en brèche l’idée selon laquelle la musique électronique devrait obéir à une règle rigide.» Et il ajoute :

Nous avons inventé une méthode permettant de déclencher en temps réel de nombreux événements sonores, créant une relation plus humaine et directe entre le musicien et l’ordinateur.

C’est ainsi que Live devient au milieu des années 2000 l’un des logiciels les plus populaires parmi les artistes de musique électronique, participant à l’émergence d’une nouvelle esthétique numérique. Grâce à cet outil, les artistes n’ont plus besoin de voyager à l’aide de leur studio. Un simple ordinateur portable suffit désormais à cette génération nomade pour jouer et improviser à partir d’une trame sonore sur les scènes du monde entier.

Robert Henke explique quelques-unes des fonctions créatives du logiciel Ableton Live.

Un inventeur d’instrument

Les ordinateurs actuels, malgré les prodigieux logiciels dont ils sont équipés, possèdent toutefois une ergonomie, une maniabilité limitée. Au fil des centaines de concerts qu’il donne à travers le monde, Robert Henke, aux commandes de Live, a ainsi fini par se lasser : «Certes, l’ordinateur nous aide à composer de la musique, mais il devient inutile lorsqu’il s’agit de la jouer…»

Les musiciens électroniques ont besoin de bien meilleures interfaces qu’une simple souris ou un écran pour pouvoir jouer sur scène avec la même liberté que les instrumentistes classiques.

En 2007, il met donc au point le Monodeck, instrument unique lui permettant de mieux piloter son logiciel. «Grâce à cet outil, dont chaque fonction possède sa propre représentation physique sous la forme d’une touche ou d’un bouton, et dont les variations sont infinies, je peux enfin me faire à mon propre instrument, au même titre qu’un pianiste ou qu’un violoniste».

Une présentation par Robert Henke de son Monodeck II, et un mini-live improvisé depuis ses studios à Berlin.

En développant de façon parallèle outils et composition, Robert Henke renoue ici avec l’ambition des pionniers de la musique moderne ou électronique, tels les Futuristes Italiens, Maurice Martenot, Leon Theremin, Pierre Schaeffer ou Karlheinz Stockhausen qui, en leur temps, ont inventé de nouveaux instruments afin de donner une nouvelle forme à leur imaginaire sonore.

Au-delà du concert : la «musique visuelle»

La tournée 2012 de Robert Henke témoigne de la nouvelle orientation audiovisuelle des concerts électro. Son live «Ghosts», diffusé en son surround (c’est-à-dire de façon spatialisée), se présente sous la forme d’un spectacle conçu aux côtés de l’artiste hollandais Tarik Barri, dont les formes abstraites répondent parfaitement aux sonorités synthétiques de l’Allemand.

«The Existence of Time», une animation 3D de Tarik Barri, réalisée pour le Monolake Surround tour.

Plus impressionnant, son spectacle Atom, créé au Centre Pompidou en 2008 et bientôt présenté à Rennes les 12 et 13 octobre 2012, mêle musique électronique et ballet de ballons lumineux crées par le plasticien Christopher Bauder. «Lors de mes spectacles, l’image projetée est toujours de nature abstraite. Les visuels ne traduisent pas la musique, ils lui répondent plutôt, mais d’une manière libre et décalée. Cela permet en quelque sorte d’ouvrir visuellement l’espace et d’encourager l’imaginaire du spectateur», rappelle Henke.

Atom, spectacle de Robert Henke et Christopher Bauder, lors de l’édition 2009 du festival Mutek.

Grâce à ce nouveau type de mise en scène, bien des artistes électroniques actuels tentent de donner une nouvelle présence scénique à leur musique de laboratoire. En effet, face au spectaculaire du rock, aux virtuoses du classique ou à la convivialité du jazz, la techno n’a rarement pu offrir sur scène autre chose que des silhouettes lointaines et concentrées sur un écran. C’est la raison pour laquelle les techno-artistes font désormais appel à des plasticiens, scénographes ou vidéastes afin de donner corps, en image ou lumière, à leurs créations. Une discipline que l’on nomme parfois «musique visuelle», en référence à certaines avant-gardes du 20e siècle, ou live A/V (pour audio/visuel).

Une géographie mentale de l’ère numérique

La techno, ou l’électro telle qu’on la nomme aujourd’hui, cette musique de la danse et de l’excès, est loin de se limiter à ce seul aspect festif. C’est aussi et surtout une musique privilégiant l’immersion et la rêverie, le voyage intérieur et la dérive des sens.

Au fil de ses albums, Robert Henke ne cesse justement de travailler cet imaginaire du territoire, autant par le son que par l’image. «Hongkong» évoque de façon abstraite et poétique un voyage passé en Chine, «Gobi» et «Studies For Thunder» quelques étendues désertiques, ou enfin «Polygon_Cites», une architecture de l’impossible. Une série de voyages imaginaires adaptés à notre temps, une forme nouvelle et inédite de géographie mentale qui répond en quelque sorte au nouveau statut nomade de cette génération du laptop, du mobile et du numérique.

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