Ryoji Ikeda, l’esthétique de la data

Il met en scène la «donnée numérique» et sublime les espaces

Qu’est-ce que l’esthétique de la «data» ?

Quelles que soient les aspirations de chacun des artistes de cette génération, tous semblent travailler sur un seul et même matériau : la donnée numérique (en anglais «data»), ou encore la notion de signal (message codé de façon à pouvoir être communiqué à distance), à laquelle ils tentent de donner une forme visuelle et sonore, propre à captiver l'imaginaire.

Au sein de cette école de la data, c'est sans doute Ryoji Ikeda qui est parvenu à donner la forme la plus aboutie à ses recherches, notamment lors de ses spectacles, Datamatics. Au cours de la projection, le spectateur se voit littéralement immergé dans un univers graphique, animé de chiffres, d'abscisses et d'ordonnées, d'éclats de lumière et d'abstractions géométriques, dont la forme n'est pas sans évoquer, dans un registre plus populaire, la figure de la «digital rain» (la pluie numérique), popularisée par le générique de la série de films Matrix.

Extrait du spectacle et de l’installation «Datamatics» de Ryoji Ikeda.

Côté sonore, Ikeda joue sur les limites de notre perception et de notre audition, créant une musique entièrement synthétique, composée de rythmiques minimalistes et obsédantes, d'ondes à la forme épurée, de sons parfois à peine perceptibles, de spasmes et de stridences, plongeant ses auditeurs dans un état proche de l'hypnose et de l'abandon. Lors de ces performances, il parvient ainsi à donner une forme sensible, poétique bien qu'éprouvante, à l'univers des données dans lequel nous sommes désormais immergés, à l'heure du virtuel, du Net et des télécoms.

Ikeda et Nicolaï, plasticiens du son

On ne peut parler de la carrière d'Ikeda sans évoquer son confrère et alter ego, Carsten Nicolaï, qui l'accueille régulièrement sur son label, Raster-Noton, et avec lequel il collabore parfois lors de concerts. Tout comme le Japonais, l'Allemand est l'auteur de performances audiovisuelles spectaculaires et percutantes, et d'une musique électronique toute en fréquences et en formes épurées, dont la rigueur et la précision rythmique possèdent une même puissance de séduction et d'hypnose.

«Prototype 6», une vidéo réalisée par l’artiste et ingénieur Karl Kliem, sur une musique d’Alva Noto (Carsten Nicolaï).

Dans ses pièces et ses installations, présentées dans le circuit de l’art contemporain, il explore inlassablement la concordance entre le son et l'image, à l’aide d'ondes sonores, de néons ou de vidéos d'inspiration graphique et géométrique. Fasciné par les phénomènes de synesthésie, ce trouble de la perception qui permet d'associer, sous l'influence d'une stimulation unique, plusieurs sens, Nicolaï tente de donner ainsi une forme visuelle aux signaux sonores qu'il manipule à l'aide de ses machines, et une forme sonore aux images abstraites qu'il créé avec son ordinateur.

Ikeda et Nicolaï ont inventé une esthétique technologique, et irrigué toute une culture moderniste entre la fin des années 1990 et 2000, inspirant dans leur sillage une génération d'artistes qui se définissent désormais volontiers comme les auteurs d'une musique visuelle ou, mieux encore, comme des plasticiens du son.

Le clip de «Uni Acronym» (2011) de Carsten Nicolaï (alias Alva Noto) et Anne-James Chaton explore l’univers de la communication graphique et des logotypes.

Du Futurisme et du Bauhaus à l’art numérique

Ce nouvel art de la fusion du son et de l'image, aussi moderne puisse-t-il paraître, puise son inspiration dans l'histoire de l'art et des avant-gardes. Dès les années 1920, de nombreux artistes tentent de donner forme à un cinéma dont l'abstraction semble obéir aux structures de la musique, que l'on cite des pionniers comme Walter Ruttmann, Hans Richter ou plus tard Oskar Fischinger, Len Lye et Norman McLaren.

Mieux, le travail d'Ikeda, Nicolaï et de leurs confrères, dans leur manière de convier l'art et la technologie la plus contemporaine, l'architecture et la sculpture, renouent, à l'ère digitale, avec les intuitions premières de certaines utopies visionnaires du début du XXe siècle. Nicolaï a souvent fait référence au mouvement et à l'école du Bauhaus et à sa volonté d'embrasser, dans un même élan, ingénierie et création, architecture, arts plastiques et peinture.

«Neue Stadt (Skizze 8)» : cette vidéo de Carsten Nicolaï, mise en image par Karl Kliem, n’est pas sans évoquer l’abstraction du célèbre «Rythmus 21», réalisé par le peintre dadaïste et cinéaste avant-gardiste, Hans Richter.

Le Constructivisme, dans sa conception géométrique de l'espace, appliquée aussi bien à la sculpture qu'à l'architecture ou au design, et dont l'une des ambitions fût de révéler la beauté de la machine et de l'objet industriel, semble lui aussi une influence, assumée ou non, de ces artistes numériques.

Enfin, le Futurisme, dans son exaltation du monde moderne, de la civilisation urbaine, des machines et de la vitesse dès leur premier manifeste de 1909, a peut-être trouvé dans cette nouvelle génération de dignes et fervents héritiers. Dans leurs spectacles célébrant la puissance de leurs outils, Ikeda et Nicolaï ne font-ils pas preuve du même fanatisme technologique que Russolo et Marinetti, deux grands noms du Futurisme italien d'il y a un siècle ? Reste à juger, pour chaque spectateur ou simple auditeur, si une telle démarche a autant de sens aujourd'hui qu'hier...

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