Samuel Bianchini, l’interactivité en questions

De troublantes œuvres d’art interrogent nos comportements face à la technologie

Keywords (2011)

Keywords est une création pour clé USB. Un programme est chargé sur une clé USB ; il semble n’avoir qu’une fonction principale : tenter d’ouvrir la clé USB, d’accéder à son contenu. Mais cet accès est verrouillé par une protection de type "Captcha", une forme de test de Turing qui doit permettre de déterminer s’il s’agit bien d’un être humain –et non d’une machine– qui souhaite ouvrir la clé. Cette protection, aujourd’hui très courante sur Internet, est un moyen d’éviter des accès, requêtes et inscriptions automatiques. Elle oblige un humain à reconnaître une suite de caractères générés et déformés par la machine afin de résister aux attaques de logiciels de reconnaissance automatique de caractères. L’utilisateur doit alors saisir manuellement les caractères perçus pour prouver leur bonne interprétation. Sauf qu’ici, c’est la machine, sous la forme d’un second programme, qui tente alors d’interpréter ces caractères pour les saisir et accéder à son contenu. À défaut de réussir l’interprétation, la machine semble se comporter comme un humain hésitant

Une version «démo» de l’œuvre Keywords.

Entre art numérique et art plastique

L’œuvre de Samuel Bianchini, débutée dès le début des années 1990, atteste d’une distance critique vis-à-vis de certains courants actuels de l’art numérique qui, sous la forme d’installations et de mises en scène spectaculaires, ne parviennent que rarement à dépasser le stade de la célébration de l’outil et de la révolution technologique que nous traversons.

L’artiste partage ce constat, mais y apporte toutefois nuances et précisions : «Il y a effectivement beaucoup de déchets sur la scène artistique actuelle. Il faut donc être critique, cela me semble important, mais aussi un peu indulgent, dans la mesure où il s’agit encore d’un art et de pratiques nouvelles. Si l’on regardait un certain nombre de travaux du début de l’apparition d’un médium, comme le cinéma et la vidéo, on ferait sans doute le même constat. Vis-à-vis des outils qui nous sont offert, il s’agit donc de n’être ni dans une relation soumise, ni dans une relation condescendante. Ne pas par exemple accepter les outils tels qu’on nous les donne, car ils sont déjà très pré-formatés. Et ne pas être non plus condescendant en disant « ce ne sont que des outils, ou que des pinceaux », ce que j’ai entendu pendant des années dans les écoles d’art. Cela implique une nouvelle forme de relation à la technique qui soit un peu plus saine, critique et pragmatique, que celle que l’on rencontre traditionnellement».

«Le problème, c’est que l’on observe une ghettoïsation de ce type de travaux dits numériques, qui restent cloîtrés dans les mêmes festivals, et en même temps une certaine forme de rejet de la part de l’univers de l’art contemporain. Ce type d’œuvres interactives pose des problèmes, notamment de maintenance, aux institutions muséales, et des questions encore plus complexes au marché de l’art. Les collectionneurs ne semblent parfois attendre de l’art qu’une forme de distance contemplative, socialement valorisante».

J’essaye donc de concilier ces deux mondes, celui de l’art contemporain comme celui dit de l’art numérique, en puisant ce qu’il y a de meilleur dans chacun d’eux. 

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