Samuel Bianchini, l’interactivité en questions

De troublantes œuvres d’art interrogent nos comportements face à la technologie

Niform (2007)

Niform est une installation interactive. Dans une grande salle noire, occupant tout un mur, une image panoramique fait face aux spectateurs. Au premier abord, elle est fixe et totalement floue. Au fur et à mesure qu’ils s’en approche, les spectateurs découvrent un groupe d’une vingtaine d’hommes : il s’agit d'un cordon de policiers en tenue anti-émeute, tous dans le même uniforme. Selon leurs déplacements, les spectateurs agissent sur la mise au point de l'image, qui devient progressivement plus nette. À moins de cinquante centimètres de l'écran, un spectateur fait le point devant lui, sur l'un des représentants des forces de l’ordre.
Dans cette œuvre, l'image n'a plus une seule zone de netteté, une unique profondeur de champ, mais plusieurs, localisées, individualisées car variant selon les spectateurs. Chaque spectateur passe d’une grande image uniforme à une focalisation dans l'image. Il pointe ainsi vers un homme singulier, vers un individu auquel il fait face au milieu du groupe de policiers.

L’installation Niform, filmée en 2007 à l’École Régionale des Beaux-Arts de Rouen.

Remettre du temps, dans le temps réel

L’interactivité dans l’art ne va pas sans poser de problèmes, qu’ils soient techniques ou esthétiques. Les installations interactives, «performatives» par essence, s’opposent ainsi à la notion d’intention, de geste de l’auteur mais aussi à celle de contemplation. Elles sont donc peu reconnues, ou peu valorisées, par le milieu de l’art contemporain.

«Avec ce type de travail, on se met très clairement dans une situation délicate par rapport au champs de l’art, notamment pour une raison fondamentale qui est qu’à partir du moment où l’on appelle à une action physique, on la met en tension avec le principe même de contemplation. Ce n’est pas évident à résoudre. À ce sujet, je dirais que ma position s'inspire de la démarche du poète et metteur en scène de théatre du siècle dernier Bertolt Brecht».

Dans mes œuvres, j’essaye d’amener à la fois de la distance et de l’implication physique.

Cette double injonction fonctionne à merveille dans Niform, une installation qui joue en partie sur la latence, c’est-à-dire le temps de réaction existant entre les mouvements du spectateur et ceux figurés à l’image.

«Dans cette installation, qui présente à l’écran une image entièrement floue dont le public va faire la netteté en fonction de son avancée vers l’écran, la latence créée une situation très intéressante. Cette latence est nécessaire afin de permettre ce moment très particulier qui est l’embrayage, le début de l’action, le moment le plus important avec ce type de dispositifs interactifs. Une fois que le spectateur engage son action, c’est presque gagné. Dans Niform, la latence oblige le public à ralentir. Ce ralentissement du corps permet la conciliation d’une attitude de contemplation en même temps qu’une expérience physique. Je crois, un peu comme le penseur et urbaniste Paul Virilio, que «remettre du temps dans le temps réel», peut être quelque chose d’assez juste».

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