Shu Lea Cheang, l’art du réseau au féminin singulier

Ses installations et performances participatives sont des fictions sur la société numérique de demain

«Baby Love» second volet du Locker Baby Project (2005)

Le dispositif de Baby Love, là encore monumental, consiste en un manège de tasses à thé géantes (1,60 m de diamètre), colorées et en rotation perpétuelle. À bord de chacune d’elle, un bébé clone (haut de 70 cm) et un ou plusieurs passagers. L’interface utile est le volant de pilotage de l’équipage, façon auto-tamponneuse. Le faire pivoter dirige la tasse et diffuse simultanément dans l’espace, via des relais Wi-Fi, des samples d’histoires, des fragments de radio et des chansons d’amour. Lorsque la tasse prend trop de vitesse, les sons préenregistrés dérapent et deviennent incompréhensibles, provoquant la confusion chez les passagers. Les tasses, hors de contrôle, continuent à tourner, jusqu’au chaos du crash qui se traduit par une collision sonore.


Baby Love : un jeu pas uniquement «pour de rire». Photo © Florian Kleinefenn.

L’art des «autos chantonneuses»

Baby Love, second volet du Locker Baby Project inspiré par l’œuvre de Murakami, a été commissionné par le National Museum de Taiwan et exposé au Palais de Tokyo en 2005. Shu Lea Cheang y poursuit la saga de ses bébés clones et de leurs interactions avec le public, via leur base de mémoires et d’émotions ME-motion…

À mi-chemin entre l’humain et le robot, les bébés représentent la génération clonée de notre réalité de fantasme et de science-fiction; ils peuvent recevoir, conserver, transmettre et gérer les émotions et les souvenirs de l’humanité.

Cette fois, l’interrogation sur notre devenir via nos relations avec les bébés clones passe par un autre jeu de fête foraine tout droit tiré de notre enfance : les autos tamponneuses. Et la créativité fantasque de Shu Lea Cheang, mais aussi sa maîtrise technique, les transforment en étranges et futuristes «autos chantonneuses»…

Baby Love, un dispositif technique qui rend «crazy»…

Revenons de façon un peu plus approfondie sur les astuces techniques de Baby Love

Chacune tasse est montée sur roulettes et équipée d’un moteur autonome. Elle se déplace dans l’espace grâce à un système de télécommande, et est couplée à un serveur local ainsi qu’à des micro-capteurs de mouvements. Au sein de chaque bébé, il y a un système audio, composé d’un mini-PC et des enceintes boutons inclues dans la couche-culotte du môme, ainsi qu’un Mac Mini qui récupère les fichiers mp3 et les analyse (tempo, densité, phrase, etc.) pour que le bébé «apprenne» en quelque sorte les morceaux.
Et c’est dans la bouche des bébés que l’artiste a placé la clé d’accès à la base ME-motion, constituée de sons et de chansons connues.


La page du serveur où sont stockés les collisions sonores de chaque crash.

En activant le mode manuel, le pilote peut contrôler la vitesse (trois vitesses au choix). Le volant central, qui manœuvre la tasse, fonctionne comme un disque vinyle dont les morceaux seraient scratchés par le bébé clone. La soucoupe est elle aussi équipée de micro-capteurs. Lorsque deux tasses se percutent, les données de l’accident sont transmises par Wi-Fi au serveur et elles altèrent la lecture des échantillons sonores. Les chansons d’amour ainsi altérées sont également transmises et diffusées en direct sur Internet et associées à la date et à l’heure de chaque accident.

Au final, Shu Lea Cheang met en scène une œuvre participative très sophistiquée qui peut se vivre simplement, de façon ludique, mais aussi susciter des réflexions profondes sur l’enfance, le clonage, la technoscience, etc.


Cliquez sur l'image pour voir une simulation 3D du mouvement perpétuel des tasses de thé.

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