Shu Lea Cheang, l’art du réseau au féminin singulier

Ses installations et performances participatives sont des fictions sur la société numérique de demain

«Baby Play» : premier volet de la trilogie Locker Baby Project (2001)

Achevée en 2001, Baby Play est la première installation du Locker Baby Project de Shu Lea Cheang. Monumentale, elle occupe un espace de 120m2 où est installé un babyfoot géant avec lequel les visiteurs doivent interagir. Leur rôle : courir d’un bout à l’autre du «terrain», d’une barre à l’autre, pour actionner les pieds des bébés-footballeurs (babie’s foot) transparents et ainsi diriger la balle. Détectée par 36 capteurs placés sous le plancher, celle-ci est l’interface de navigation qui va déclencher des samples sonores. Ceux-ci représentent les «données ME-motion (mémoire-émotion)», les souvenirs des bébés stockés sur le Net. L’artiste a voulu établir un lien symbolique entre le football et le Net, tous deux étant selon elle des terrains de choix d’expression des émotions et de la mémoire humaine. Cette oeuvre a été financée par l’opérateur nippon NTT, et exposée au NTT[ICC] (InterCommunication Center) de Tokyo et au Brooklyn Museum.


Vue générale de la mise en espace de Baby Play, dont on peut ainsi apprécier la dimension.

Une œuvre inspirée par l’écrivain Ryu Murakami

De 2001 à 2012, Shu Lea Cheang réalise son Locker Baby Project, une trilogie de science-fiction inspirée du roman Les Bébés de la consigne automatique, publié en 1980 par le délirant Ryu Murakami. Baby Play en est le premier volet. Le scénario du roman : deux enfants, abandonnés à la naissance dans le casier métallique d’une consigne de gare, y grandissent dans le souvenir halluciné du battement de cœur de leur mère. Il s’inspire d’un fait réel : dans le Japon de l’après-guerre, les enfants abandonnés, en particulier ceux issus du métissage, étaient déposés par les mères dans les casiers de consigne. Depuis, guerre contre le terrorisme aidant, les consignes n’existent quasiment plus.

La version qu’elle extrapole situe l’histoire en 2030 : les bébés sont devenus des clones, fabriqués par la société DPT (Dolly Polly Transgénétique) à partir de gènes extraits de perles péchées au large d’Okinawa. Les consignes automatiques des gares surpeuplées de Tokyo servent de couveuses souterraines à ces bébés éprouvettes d’un nouveau genre. Lorsqu’elle conçoit ce scénario on vient d'inaugurer le troisième millénaire… Comme l’artiste l’explique elle-même :

La science est accusée d’échapper à tout contrôle et la fantaisie SF prédit un futur qui est en fait un présent. La quête pour le travail de robots rechargeables se poursuit, les animaux de compagnie “intelligents” ouvrent de nouveaux marchés et les clones transgéniques sont parmi nous. On est à l’ère des versions actualisées, des corps connectés, des comportements dictés, seules la “mémoire” et les “émotions” restent à programmer.

Dans le futur façon Cheang, les bébés de la consigne détiennent la clé permettant d’accéder à la sphère des données ME-motion (pour «mémoire/émotion»). Stockées dans le réseau des imageries sonores, elles ne peuvent être déclenchées que par l'interaction d’un humain avec l’un des bébés. Chacune des trois installations du Locker Baby Project va donc proposer au public de participer en uploadant ou dowloadant des sons, puis d’accéder aux données ME-motion via une interface permettant la navigation dans les strates de sons.

Baby Play offre en quelque sorte au spectateur-acteur l’occasion de libérer lui-même les bébés dans un jeu qui ressemble à un Baby foot de café à dimension humaine. Ou inhumaine ?

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