Shu Lea Cheang, l’art du réseau au féminin singulier

Ses installations et performances participatives sont des fictions sur la société numérique de demain

«Baby Work» dernier volet (2012) : Vous êtes les bébés, travaillez !

L’espace de l’œuvre Baby Work a des allures de champs de détritus post-informatiques à ciel ouvert, version miniature de ceux qu’on peut voir en Asie du Sud-Est. C’est là que travaillent les Bébés, à la façon des enfants asiatiques qui survivent sur ces e-décharges, en démantelant les claviers ou en recâblant des cartes. Au-dessus du tas de e-déchets (164 claviers explosés mais encore fonctionnels), une petite pelleteuse jouet. Elle attrape et lance des touches aux visiteurs qui ont enfilé les gants blancs des ouvriers du tri. Ils doivent les ramasser et les insérer de façon aléatoire sur un mur «intelligent», patchwork de cartes mères et de plaques de métal elles aussi issues du démontage de vieux claviers. Chaque placement d’une touche produit un son. Plus les visiteurs sont nombreux, plus les sons s’entremêlent pour former «l’expression sonore de mémoires et d’émotions perdues».


Montage de Shu Lea Cheang à partir d’une photographie d’enfant dans la plus grande e-décharge de Chine qui a fait le tour du Web.

Baby Work : Vous êtes les bébés, travaillez !

Avec Baby Work, le troisième et dernier volet du Locker Baby project, finalisé en 2012, le bébé a disparu. La scène et le propos de Shu Lea Cheang se font plus précis :

Baby Work est une installation performance qui place le public dans le rôle du Bébé qui doit travailler pour aligner les données ME-motion perdues.

Cette création puissante, ludique mais aussi assez dérangeante, a été commandée par la biennale ZERO1, «Remediating the Social Electronic Literature as a Model of Creativity and Innovation in Practice», et l’Université d’Edinbourgh.

Une nouvelle prouesse, et pas que technique…

La réalisation technique de Baby Work n’a pas été simple. L’artiste est une perfectionniste qui sait ce qu’elle veut, et elle n’est pas la dernière à user du poste à souder ou du clavier. Outre les équipes de bidouilleurs avec qui elle travaille en résidence, elle oeuvre depuis 2000 avec un «chef programmeur», Roger Sennert, un Français qui sait tout faire. Mais que, de son propre aveu, elle n’a jamais rencontré, leur unique moyen de communication étant... le mail.


Baby Work tel qu’exposé lors de la biennale  Zero1 2012 - L’installation robotique est l’oeuvre de Ming Lung Chiang, le programme de simulation sonique de Roger Sennert.

Avec cette oeuvre, Shu Lea Cheang revient à l’un de ses thèmes de prédilection, les déchets industriels mais ajoute-t-elle, «Baby Work, c’est aussi dire adieu aux claviers». Et d’avouer, un peu désabusée, qu’achever son Locker Baby Project n’a pas été une sinécure. Trouver une résidence, des financements, un lieu d’exposition, convaincre les sponsors et les festivals prend énormément de temps et d’énergie. De fait, elle y a passé onze ans, soit un cycle de gestation qui dénote, pour le moins, d’une vraie démarche et d’une réelle ténacité !

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