Shu Lea Cheang, l’art du réseau au féminin singulier

Ses installations et performances participatives sont des fictions sur la société numérique de demain

«Composting the City/Composting the Net» (2013) : l’art de la recombinatoire

Performance présentée lors du Festival Transmediale de février 2013 à Berlin, Composting the City/Composting the net se passe à la fois dans le réel et dans le virtuel. Le réel, c’est un compost biologique fait de terre, d’aliments et de résidus corporels humains fournis par les participants. Le virtuel, exécuté par un programme informatique développé par Shu Lea et son acolyte Roger Sennert, est un compost du Net. Autrement dit le programme, réduit en mots et lettres, à la façon d’un broyeur, les données d’une mailing-liste archivée. Shu Lea Cheang transforme ces archives, que d’aucuns considèrent parfois comme des choses inertes, en un terreau fertile pour l’art. Comment ? En les mélangeant, en nourrissant ce compost virtuel grâce à l’énergie dégagée par les matières biodégradables. Comme dans un compost de jardin, la fermentation de la matière organique dégage de l’énergie électrique, qui est captée (par des capteurs placés dans la terre) et transmise au programme informatique. Elle va nourrir des  «vers» virtuels, qui vont eux-mêmes nourrir de nouvelles pousses qui émergeront peu à peu du terreau du Net-compost. La boucle est bouclée.

Un art du détournement de tous les codes

Avec Composting the City/Composting the net, Shu Lea Cheang revient à un autre de ses amours, la performance publique participative. Cette œuvre est, comme à l’habitude, un scénario de fiction. Une proposition à destination des archéologues du réseau pour qu’ils puissent réutiliser, refertiliser les monceaux de savoirs et d’informations échangés via les mailing listes. Une sorte de «reverse-assemblage» consistant à réintroduire  l’humain et son énergie vitale pour obtenir de nouvelles pousses. À travers ce lien symbolique fort entre archives de nos surproductions numériques et déchets organiques de notre surconsommation humaine, l’artiste suggère que nous – humains – devrions nous attarder à réutiliser, composter et fertiliser ce que nous laissons derrière nous. La métaphore de Composting the Net est poétique et véhicule en même temps un message critique et radicalement contemporain.

Composting the Net en action – une autre vidéo réalisée lors de la performance à Transmediale 2013 (en anglais).

En tant qu’artiste du réseau, explique-t-elle, «je fais partie de la communauté en ligne des listes, et ces listes contiennent des tonnes/années/bytes/pixels de contributions collectives et de savoirs partagés, classés par date, auteur ou sujet. Ces archives ouvertes remplies d’annonces et de débats sans fin sont à la fois substantielles et éphémères. Elles sont l’héritage de notre culture de réseau et ces débris de données accumulés seront, dans le futur, re(dé)couverts par des archéologues du Net du post-Net.» D’où l’idée de composter, au même titre que nos résidus alimentaires, nos résidus internet :

On fabrique des données biodégradables. Le Net composté génèrera des boutures fraiches qui sortiront d’un substrat enrichi par ce compost. Les données mortes sont fertiles et ouvrent de nouvelles perspectives. Peut-être que permettre aux choses de mourir n’est pas une si mauvaise chose, après tout.


La métaphore de Composting the Net est poétique, et véhicule en même temps un message critique et radicalement contemporain.


Entre compostage de matières biodégradables et compostage de mailing-listes. Performance live en février 2013 à Transmediale (Berlin). Photos © Les Virtualistes.

Pour l’artiste ce concept de «données biodégradables» n’implique pas que l’histoire et les archives ne soient pas nécessaires, bien au contraire. Il éclaire une question souvent délibérément omise : celle de la représentation historique, ce que Boris Groys appelle selon ses termes le «tabou du musée» :

Si le passé est collecté et préservé dans les musées, la réplication de styles, de formes de conventions et de traditions devient inutile. Pire, la répétition de l’ancien et de la tradition est un interdit social, ou au moins une pratique non récompensée.

Composting the Net propose un nouveau cycle, «durable, génératif et répétitif. Un processus naturel, au contraire du recyclage qui lui implique “la fabrique d’autre chose” et génère automatiquement du déchet», dit Shu Lea Cheang. Sa thèse fait écho au vaste mouvement de la communauté du Libre et de l’Open Acess qui dénonce les brevets, le droit d’auteur renforcé, et prêche pour l’extension du domaine des biens communs : «Sans répétition, dit-elle, il n’y a pas d’apprentissage, et sans apprentissage il ne reste qu’un désir passager et jamais comblé de passer à la prochaine nouveauté».


La page d’accueil du site Composting the City.

En d’autres termes, Composting the net raconte que l’art et la création sont et ont toujours été des processus cumulatifs, qui construisent sur les œuvres et vestiges du passé en les recombinant à l’infini. Un va et vient perpétuel et novateur que met à mal l’excès actuel de renforcement de la propriété intellectuelle. Tout comme le brevetage des semences remet en cause les lois de la nature que sont la reproductibilité naturelle des plantes et le droit, pour ceux qui les cultivent, de les échanger, de les faire se reproduire et muter librement. CQFD ! D’où le lien, pour l’artiste on ne peut plus explicite, entre composter le Net et composter la City, pour en recueillir les semences indispensables à un à venir fertile en culture et en créations artistiques…

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