Trouble Makers. Un art numérique de sensations pures
L’exposition «Trouble Makers : sensation versus digital» propose un parcours de troublantes œuvres sensorielles pour la plupart très immersives.

Un art numérique de sensations pures

Les œuvres immersives de l’expo «Trouble Makers»

Dans le cadre du festival Nemo, le Centquatre de Paris a présenté une exposition intitulée Trouble Makers : sensation versus digital, composée de huit installations d’un «art contemporain numérique», débarrassé de la débauche technologique dont cette discipline a si longtemps fait preuve. Bienvenue dans un univers sensoriel dans lequel nos perceptions sont mises à rude épreuve !

Zee, l’installation de l’artiste autrichien Kurt Hentschläger, constitue une forme d’expérience sensorielle ultime. À son arrivée, le visiteur pénètre une pièce plongée dans un brouillard d’une extrême densité. Rapidement, il est soumis à un dérèglement total de tous les sens. D’abord, il semble comme flotter dans un espace d’un blanc immaculé, puisqu’il ne peut percevoir les dimensions de la pièce (la visibilité étant réduite à une dizaine de centimètres). Mais surtout, il est pendant plus de dix minutes la proie de douces hallucinations visuelles, provoquées par le scintillement d’une lumière stroboscopique soutenue par un grondement sonore au timbre tellurique. La fréquence du scintillement stroboscopique, en résonance avec la fréquence propre à chaque cerveau, provoque en effet une série d’hallucinations visuelles, formes géométriques circulaires et fractales pour les uns, entrelacs de lignes droites et variations de couleurs pour les autres.

Zee, l’installation de l’artiste autrichien Kurt Hentschläger
La silhouette d’un spectateur, perdu au sein du brouillard de Zee de Kurt Hentschläger.

Le fantasme de l’immersion

Dans cette «frontière poreuse entre émerveillement et saturation des sens» selon l’expression des commissaires de l’exposition, ce qui fascine ici, c’est que l’installation plonge le spectateur au cœur même de l’œuvre, dans un pur espace plastique et sensoriel. Zee peut ainsi être perçue comme l’aboutissement d’un fantasme ou d’une utopie caractéristique de l’art numérique : l’immersion. Le terme constitue même une antienne d’une grande partie de la culture numérique. Du jeu vidéo à la musique électronique, en passant par nombre d’installations et d’œuvres interactives, les artistes, les plasticiens, les musiciens comme les game designers, n’ont cessé de rêver à des dispositifs capables de mobiliser l’ensemble des sens du spectateur, ou du moins tenté de créer une réalité alternative dans lequel celui-ci pourrait oublier, l’espace de quelques instants, son quotidien et sa pesanteur.

S’il est vrai que cette ambition est elle-même une antienne de l’art depuis la naissance de la notion de gesamkunstwerk (l’œuvre d’art totale) au 19e siècle et sa revitalisation au sein des avant-gardes du 20e siècle, cette «utilisation simultanée de nombreux médiums et disciplines artistiques» (selon la définition du terme disponible sur Wikipédia) connaît depuis près de vingt ans un véritable renouveau au sein du champs de l’art, grâce à la puissance de calcul et de contrôle sans cesse décuplée des logiciels, mise au service de dispositifs imaginés par les artistes.

Troubles de la perception

Zee, l’installation de Kurt Hentschläger, constitue à ce titre la pièce maîtresse de l’exposition Trouble Makers : sensation versus digital, présentée dans le cadre du festival Nemo, au 104 à Paris. Ses deux commissaires déclarent d’ailleurs avoir conçu leur exposition autour de ce dispositif, qu’ils rêvaient de présenter depuis sa création en 2008. Gilles Alvarez et José-Manuel Gonçalvès ont ainsi choisi une série «d’œuvres plurisensorielles emblématiques d’un art contemporain numérique» qui, conjuguant volontiers son, image, lumière, interactivité et mobilité du spectateur, questionnent cette notion d'immersion. Au fil d’une visite ponctuée par des installations conçues par Anke Eckart, Julien Clauss, HeeWon Lee, Etienne Rey, Annica Cuppetelli & Cristobal Mendoza, et se terminant magistralement dans les brumes hallucinogènes de Kurt Hentschläger, l’exposition procure au visiteur de nombreux troubles de la perception. Ce qu’expliquent Gilles Alvarez et José-Manuel Gonçalvès, commissaires de l’exposition :

Le spectateur peut tour à tour ressentir physiquement le mouvement d’un son, éprouver des pertes d’équilibre, se sentir poursuivi par une machine puis l’apprivoiser, jouer avec des lumières dont les mouvements semblent obéir à une intelligence inconnue, devenir soi-même un mur interactif ou enfin faire de son corps une harpe de brouillard cristallin…

Tropique d’Étienne Rey.

Intelligence artificielle

Tropique, d’Étienne Rey, constitue sans doute l’une des installations les plus réussies parmi les œuvres de l’exposition qui déjouent avec finesse nos sens de la perception. Plongé dans une salle obscure baignée d’un léger brouillard et noyée par une musique électronique aux accords tout aussi brumeux, le spectateur fait face à une série de faisceaux lumineux aux mouvement rotatifs et latéraux. Piloté par un ordinateur doté d’une intelligence artificielle, le son comme la lumière réagissent avec délicatesse, mais insistance, aux moindres déplacements du visiteur qui, au fil de ses pérégrinations prend peu à peu conscience qu’il fait face à une entité dont il peine à saisir les motivations. Selon les spectateurs, l’œuvre peut ainsi évoquer la problématique de la surveillance et de la vie privée, la question du rapport à la machine ou une hypothétique intelligence extra-terrestre (on pense parfois à la scène finale du film de Steven Spielberg, Rencontres du troisième type).

Une technologie invisible

Déjà remarquée au festival Ososphère de Strasbourg ou lors de la récente manifestation Chroniques des mondes possibles à Aix-en-Provence, Tropique donne corps et mouvement à la lumière, s’inscrivant dans la tradition de l’art optique né dans les années 1960, qu’il revitalise brillamment à l’ère du numérique. Toutefois, Tropique ne vante pas sa puissance technologique, ou sa précision en matière d’interactivité, comme ce fût hélas souvent le cas par le passé dans le domaine des arts numériques. Ici, comme dans la plupart des œuvres présentées au fil de Trouble Makers, la technologie s’efface pour mettre à jour la rencontre sensible entre l’œuvre et le spectateur. Ce que dit très simplement Gilles Alvarez dans une interview publiée dans le supplément du magazine Beaux-Arts dédié à l’exposition :

Chez nos artistes, la prouesse technique est souvent invisible.

La technologie, telle qu’elle se présente et est utilisée au sein de Trouble Makers, se borne la plupart du temps à la programmation, à la coordination, au contrôle et à la commande de séquences visuelles et sonores. La technologie, ou l’interactivité, ne constituent donc plus une fin, ou le sujet de l’œuvre, mais un simple moyen permettant aux artistes de mettre en scène leur imaginaire.


La main d’un visiteur traverse un mur de lumière dans Between | You | and | Me de Anke Eckardt.

Une inspiration spirituelle

Avec Between | You | and | Me, dont le titre résume à merveille le propos de l’exposition, l’artiste Anke Eckardt a conçu elle aussi un espace obscur, dans lequel le spectateur fait face à un mur de lumière latéral, matérialisé par de légers fumigènes. En traversant ce mur apparemment opaque, dont l’aspect rappelle les points de passage vers une autre dimension, caractéristiques du cinéma fantastique et de science-fiction (que l’on pense à Donnie Darko, Stargate ou à l’Orphée de Jean Cocteau), l’artiste propose une expérience fugace et poétique. Il suffit en effet d’un pas pour pénétrer entre deux parois de lumière et provoquer l’irruption de sonorités électroniques aux tonalités cristallines, évoquant le verre brisé. Libre par la suite au visiteur de déambuler dans cet espace étroit hors de la réalité, de franchir le mur autant de fois qu’il le désire, ou de tendre la main à travers la cloison vers un autre de ses semblables.

Between | You | and | Me de Anke Eckardt.

Cette inspiration métaphysique, voire spirituelle, se retrouve enfin dans l’œuvre de Julien Clauss, Isotropie de l’Ellipse Tore, une installation sonore destinée à être présentée à l’origine dans une nef d’église. Disposé dans l’atelier 2 du Centquatre (anciennes Pompes Funèbres), dont la forme rappelle le chœur d’une église, cette architecture de bois circulaire permet au spectateur qui s’y adosse de ressentir physiquement la circulation du son qui se transmet à travers sa structure osseuse. Grâce à un dispositif technique relativement discret, les visiteurs peuvent percevoir la chute d’un son venu du plafond, ou du Très-Haut, qui par la suite circule autour de l’hémisphère avant de disparaître comme par enchantement. Après avoir rempli l’espace, le son décroît puis laisse la place au silence, jusqu’à la chute suivante. Une expérience sensible et énigmatique qui s’inscrit parfaitement dans cette esthétique moderne de l’immersion. Ici, le spectateur-auditeur fait à nouveau corps avec l’œuvre et s’extrait, le temps d’une vibration sonore, du réel et de la pesanteur.


Le dispositif en hémisphère de l’installation sonore, Isotropie de l'Ellipse Tore de Julien Clauss.

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