Uwe Schmidt, la musique à l’ère du disque dur

Le regard poétique d’un musicien électronique sur notre culture technologique

Le jeu des avatars

L’étonnante variété de ses pratiques musicales de Schmidt, ainsi que l’incroyable productivité dont il fait preuve (près de 100 albums, et autant de singles, publiés depuis 1983) constituent l’aspect le plus spectaculaire de sa carrière. Loin d’être anecdotique, cet aspect résulte d’un singulier projet esthétique développé par le musicien entre 1993 et 2008.

Au cours de cette période, l’artiste imagine chacun de ses albums comme une fiction musicale construite autour d’un personnage de musicien imaginaire. Ces multiples albums ne constituent toutefois pas de simples exercices de styles. Au lieu de se conformer à la loi des genres musicaux, cette discipline esthétique permet à Uwe Schmidt de jouer avec les références mais plus encore d’inventer ses propres règles, de porter un regard critique (ou malicieux) sur la musique de son temps, tout en renouvelant constamment son esthétique et ses formes musicales.

«Riders On A Storm», une reprise en version latine de l’un des grands tubes de The Doors, par Señor Coconut & His Orchestra, l’un des multiples projets d’Uwe Schmidt.

«Maniac», une reprise en version «exotica» du tube de Michael Sembello de 1983.

À titre d’exemple, avec son projet Señor Coconut, qui a connu un beau succès international, il rassemble autour de lui un groupe de musiciens sud-américains, reprenant sous la forme d’airs de cha-cha ou de merengue, les classiques de la modernité électronique ou de la pop (de Kraftwerk à Sade, en passant par Daft Punk ou Michael Jackson).

L’album Stoffwechsel (2000), signé Bund Deutscher Programmierer (la fédération des programmeurs allemands), est censé avoir été composé par un collectif d’ingénieurs informatiques.

L’album Light Music (1999) d’Erik Satin est imaginé autour d’un personnage de crooner français, volontiers amateur de musique baroque ; Et Standards (2003) de Lisa Carbon s’amuse avec les motifs issus du répertoire des genres easy listening ou exotica des années 1950 et 1960.

«Baroque», extrait de l’album Light Music signé Erik Satin, joue avec les codes d’une pop à la fois francophone et romantique.

À travers ces multiples projets, entre reprises, décalages, clins d’œil, idées farfelues ou véritables innovations sonores, signés sous une multitude d’avatars, Uwe Schmidt résume à merveille la nature et l’évolution de la culture musicale de ces cinquante dernières années. Au-delà de l’humour, de la dérision ou de l’inventivité dont il fait preuve, il remet en cause les notions d’inspiration, d’originalité et d’identité des artistes, à l’ère du partage, du sampling et du remix, tout en dressant un portrait d’une belle acuité sur l’état actuel de la musique. Cette musique qui, quelle que soit son origine, peut être aujourd’hui détournée en un clin d’œil. Cette musique accessible en quelques clics de souris, quelle que soit son origine historique ou géographique.

Depuis 2008 environ, Uwe Schmidt a toutefois mis un terme à ce jeu des avatars et des incarnations, préférant désormais se consacrer à des œuvres plus personnelles, et formellement plus ambitieuses.

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