1971-2013, la saga du livre numérique

Une lente révolution inséparable de l’histoire de l’Internet

1971-1996. De l’eText #1 du Projet Gutemberg à Amazon.com

4 Juillet 1971 – Le projet Gutemberg

Le premier livre numérique est l’eText #1 du Projet Gutenberg, créé en 1971 par Michael Hart, un étudiant de l’université de l’Illinois.

Le 4 juillet 1971, jour de la fête nationale, il saisit «The United States Declaration of Independence» (signée le 4 juillet 1776) sur le clavier de son ordinateur et diffuse un message à la centaine de personnes que représente le réseau Arpanet de l’époque pour indiquer où le texte est stocké. Le fichier de 5 kilo-octets est téléchargé par six personnes... Cette transcription numérisée est l’acte 1 d’un projet visionnaire dont l’objectif est de «mettre à disposition de tous, par voie électronique, le plus grand nombre possible d’œuvres du domaine public».

Le projet trouve un rayonnement international avec l’apparition du Web en 1990. Basé sur le volontariat, celui-ci trouve un nouveau souffle avec la création de Distributed Proofreaders, conçu en octobre 2000 par Charles Franks. Le travail d’édition est facilité par un découpage par pages. Les bénévoles relisent et corrigent une page numérisée (image) dont le texte a été fourni par un logiciel de reconnaissance optique de caractères. Cela permet de comparer facilement le texte proposé avec l’image d’origine et de procéder aux corrections nécessaires.

Aujourd’hui encore, l’aventure continue. Le projet compte des dizaines de milliers de téléchargements par jour, des sites Web aux États-Unis, en Australie, en Europe et au Canada et 40 sites miroirs répartis sur toute la planète... En janvier 2013, le Projet Gutenberg annonce proposer plus de 40.000 ebooks en téléchargement.

1972 – Le Dynabook

En ce début des années 1970, au sein du centre de recherche Xerox à Palo Alto en Californie, l’informaticien Allan Kay imagine le concept précurseur du Dynabook, «un ordinateur personnel pour les enfants de tous âges». D’un design très proche d’une tablette ou d’un lecteur e-book malgré son clavier, celui-ci devait offrir la possibilité de stocker au moins 500 livres et des heures de musiques, de télécharger du contenu en se connectant à un service ressemblant à une bibliothèque, tout en offrant des fonctionnalités de divertissement : outils de dessin et de peinture, d’animation et de musique... Enfin et surtout, véritable enjeu du concept, le Dynabook se définissait comme une plateforme éducative permettant aux enfants de programmer directement sur la machine grâce au langage Smalltalk.

Présentation en 2002 du prototype du Dynabook (celui-ci ne sera jamais commercialisé) par son créateur, Alan Kay.

1974 – Le protocole TCP/IP

Dans l’article «A Protocol for Packet Network Intercommunication», Vinton Cerf et Bob Kahn formalisent le protocole TCP/IP (Transmission Control Protocol / Internet Protocol) nécessaire au bon fonctionnement du réseau, signant ainsi la naissance de l’Internet.


Portrait de Vinton Cerf en mème internet. Source quickmeme.com.

D’abord mis en place aux États-Unis pour relier les agences gouvernementales, les universités et les centres de recherche, Internet va débuter sa progression mondiale en 1983. Vinton Cerf fonde l’Internet Society (ISOC) en 1992 pour promouvoir le développement du réseau. Dans un entretien accordé au quotidien  Libération en 1998, il explique : «Le réseau fait deux choses […] : comme les livres, il permet d’accumuler de la connaissance. Mais, surtout, il la présente sous une forme qui la met en relation avec d’autres informations. Alors que, dans un livre, l’information est maintenue isolée».

1990 – Le World Wide Web

Tim Berners-Lee, alors chercheur au CERN (Centre européen pour la recherche nucléaire) à Genève, en Suisse, conçoit en 1990 le premier serveur HTTP (HyperText Transfer Protocol) et le premier navigateur web. Le World Wide Web est inventé. En 1991, le Web est opérationnel et rend l’Internet accessible à tous. Des liens hypertextes permettent désormais de passer d’un document textuel ou visuel à un autre au moyen d’un simple clic de souris. Le World Wide Web Consortium (W3C) est fondé en octobre 1994 pour développer les protocoles communs du Web. La même année, dans son livre «Chaos et cyberculture», l’écrivain et neuropsychologue américain Timothy Leary énonce sa vision prophétique du Web :

Toute l’information du monde est à l’intérieur. Et grâce au cyberespace, tout le monde peut y avoir accès. Tous les signaux humains contenus jusque-là dans les livres ont été numérisés. Ils sont enregistrés et disponibles dans ces banques de données, sans compter tous les tableaux, tous les films, toutes les émissions de télé, tout, absolument tout.

1991 – L’Unicode, un système d’encodage universel

La première version de l’Unicode est publiée en janvier 1991.  L’Unicode spécifie un nombre sur 16 bits unique à chaque caractère (ou idéogramme) lisible quels que soient la plateforme, le logiciel et la langue utilisés. L’Unicode peut traiter 65.000 caractères et prendre en compte tous les systèmes d’écriture de la planète. Il devient une composante des spécifications du World Wide Web Consortium (W3C), l’organisme international chargé du développement du Web. L’utilisation de l’Unicode se généralise à partir de 1998 et prend la place de l’ASCII, le premier système d’encodage datant des débuts de l’informatique.

Avril 1993 – ABU

La toute première bibliothèque numérique francophone à voir le jour est ABU : la bibliothèque universelle. Elle est créée en juin 1993 à l’initiative de l’Association des bibliophiles universels (ABU) et hébergée sur le site du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers) à Paris. ABU – prononcer «abou» – se propose de maintenir sur le réseau «un corpus le plus vaste possible de textes numérisés en français du domaine public, représentatifs de la culture francophone».

Juin 1993 – Le format PDF

La société californienne Adobe crée le format numérique PDF (Portable Document Format) ainsi que le logiciel (gratuit) permettant de le lire, l’Acrobat Reader.

Au fil des ans, le format PDF devient la norme internationale de diffusion des documents électroniques, pour impression ou pour transfert d’une plateforme à l’autre. Des millions de documents PDF sont présents sur le Web pour lecture ou téléchargement, ou bien transitent par courriel.

1994 – Des livres à «feuilleter» librement sur le Net

Avec l’accord des auteurs, plusieurs centaines de livres sont mis en accès libre sur le Web par un éditeur universitaire américain, la NAP (National Academy Press), afin que les lecteurs puissent les «feuilleter» à l’écran, comme dans une librairie. C’est un pari qui s’avère payant puisque la présence de ces livres sur le Web (essentiellement des ouvrages scientifiques et techniques et des ouvrages médicaux) entraîne une augmentation de la vente des mêmes livres imprimés. Ce sont les auteurs eux-mêmes qui, pour mieux faire connaître leurs livres, demandent que ceux-ci soient mis en ligne sur le site. La solution choisie par la NAP est adoptée dès 1995 par la MIT Press (Massachusetts Institute of Technology), avec un succès similaire. La MIT Press voit rapidement les ventes de livres imprimés augmenter pour les titres disponibles gratuitement en version intégrale sur le Web.


Nouvel outil de marketing : en 1994, un éditeur universitaire américain (The National Academy Press) met en ligne les premiers livres à «feuilleter» librement.

1995 – La presse imprimée sur le Net

En février 1995 est mis en ligne le site web du mensuel Le Monde diplomatique, premier site d’un périodique imprimé français, suivi des sites web de Libération fin 1995 et du Monde et de L’Humanité en 1996. Au Royaume-Uni, le Times et le Sunday Times font «web commun» sur un site dénommé Times Online, avec possibilité de créer une édition personnalisée. Aux États-Unis, la version en ligne du Wall Street Journal est payante tandis que celle du New York Times est disponible sur abonnement gratuit. Le Washington Post est librement disponible en ligne, tout comme le mensuel Wired.

La question de la gratuité va désormais être au cœur de tous les débats. Comme celle de la disparition annoncée, inéluctable pour certains, de la presse écrite au profit du tout numérique. La baisse de la diffusion papier et de ses revenus publicitaires, de plus en plus captés par Internet, est au centre de toutes les préoccupations du secteur. En 2007, pour la première fois dans l’histoire, la consultation de l’actualité sur des sites Internet prend le pas sur la consultation papier aux États-Unis. Le 31 décembre 2012, le magazine américain Newsweek (deuxième hebdomadaire américain d’informations après Time), signe son dernier numéro papier au profit d’une édition 100% numérique, pour appareils portables et tablettes, qui s’appellera Newsweek Global... Le magazine choisit pour sa dernière Une un symbole hautement révélateur : un «hashtag» suivi des trois mots «dernier numéro papier».


Dernière «Une» du magazine américain Newsweek.

1995 – Le format EPUB

En avril 1995, l’Open eBook Forum devient l’International Digital Publishing Forum (IDPF), et le format OeB laisse la place au format EPUB, acronyme de «electronic publication» (parfois noté ePub, EPub ou epub). Ce format, largement utilisé par les éditeurs, facilite la mise en page des livres sur tout appareil de lecture (ordinateur, téléphone mobile, smartphone, tablette de lecture) en fonction de la taille de l’écran. Les fichiers PDF (autre standard du livre numérique) créés avec des versions récentes du logiciel Adobe Acrobat sont compatibles avec le format EPUB.

Aujourd’hui, la dernière version standardisée, EPUB3, repose sur l’HTLM5, ce qui ouvre la voie à de nombreuses extensions. Elle offre de nouvelles caractéristiques telles que la prise en charge de l’affichage de toutes les langues, un espace spécifique pour les métadonnées, un développement de l’interactivité permettant l’ajout de contenus enrichis (graphismes, typographies, multimédias).

Juillet 1995 – Amazon.com, la naissance du cybercommerce

En 1994, Jeff Bezos fonde Amazon à Seattle, sur la côte ouest des États-Unis. Sa librairie en ligne ouvre en juillet 1995 avec dix salariés et trois millions d’articles. Trois ans plus tard, l’entreprise compte 1,5 million de clients dans 160 pays, le public s’habituant peu à peu aux achats en ligne. Début 2012, la société emploie 56.200 personnes dans le monde. Outre son site originel, elle a établi des sites spécifiques pour le Royaume-Uni, le Canada, le Japon, la Chine, la France, l’Italie et l’Espagne.

En vingt ans, ou presque, l’ambitieuse société de Seattle est devenue la plus grande entreprise de vente par Internet du monde (livres, disques CD, musique en téléchargement, DVD, appareils photos numériques, informatique, équipement de la maison, etc.) avec un chiffre d’affaires annuel de 48 milliards de dollars. Elle distribue ses propres liseuses avec le Kindle, ses propres tablettes tactiles avec le Kindle Fire  – commercialisé depuis le 14 novembre 2011 aux Etats-Unis – ainsi qu’une plateforme d’applications mobiles basée sur Android : Amazon Appstore.

Et pour aller plus loin

La fin de l’édition papier du magazine Newsweek, les mutations de la presse américaine et l’analyse spécifique du contexte français (Chronique éco quotidienne BFM TV).

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