1971-2013, la saga du livre numérique

Une lente révolution inséparable de l’histoire de l’Internet

1996-1999. De CyLibris à «Riding the Bullet» de Stephen King

Août 1996 – CyLibris, le Net au service des nouveaux auteurs

À Paris, Olivier Gainon crée CyLibris (de Cy, cyber, et Libris, livre), première maison d’édition française à utiliser le numérique et l’Internet pour publier de nouveaux auteurs littéraires. Vendus uniquement sur le Web, les livres sont imprimés à la commande, puis envoyés directement au client par la poste. Des extraits sont disponibles en téléchargement libre sur le site.

Cylibris se positionne d’abord et avant tout comme un «défricheur» de nouveaux talents. Dans un entretien en décembre 2000, son fondateur précise : «CyLibris a été créé d’abord comme une maison d’édition spécialisée sur un créneau particulier de l’édition et mal couvert à notre sens par les autres éditeurs : la publication de premières œuvres, donc d’auteurs débutants. Nous nous intéressons finalement à la littérature qui ne peut trouver sa place dans le circuit traditionnel : non seulement les premières oeuvres, mais les textes atypiques, inclassables ou en décalage avec la mouvance et les modes littéraires dominantes. […] Ce positionnement de "défricheur" est en soi original dans le monde de l’édition, mais c’est surtout son mode de fonctionnement qui fait de CyLibris un éditeur atypique».

Mars 1996 – Le Palm Pilot

Basée en Californie, la société Palm lance en mars 1996 le Palm Pilot, premier PDA du marché, et vend 23 millions de Palm Pilot entre 1996 et 2002. Son système d’exploitation est le Palm OS et son logiciel de lecture le Palm Reader. C’est un changement considérable pour les adeptes du livre numérique qui, avant l’avènement du Palm Pilot, ne pouvaient lire les livres que sur l’écran de leur ordinateur, portable ou non.

Si certains professionnels du livre s’inquiètent de la petitesse de l’écran, les adeptes de la lecture sur PDA sont enthousiastes à l’idée de lire sur un appareil mobile multitâches et ne se plaignent guère de la taille de l’écran. En mars 2001, les usagers peuvent également lire des livres sur le Mobipocket Reader. Le PDA laisse ensuite progressivement la place au smartphone, du modèle précurseur Nokia 9210, lancé en 2001, à l’iPhone d’Apple lancé en juin 2007.


1996, Palm sort son tout premier PDA. Équipé d’un processeur cadencé à 16MHz, le Palm Pilot  propose 128 Kb ou 512 Kb de stockage. Photo GFDL (GNU Free Documentation License)

1996 – @folio, première «tablette de lecture nomade»

Dans le cadre d’un projet de design à l’Ecole d’architecture de Strasbourg, l’architecte designer Pierre Schweitzer conçoit dès octobre 1996 le projet @folio, un «baladeur permettant de lire des textes glanés sur Internet». Il est aussi l’auteur du logiciel Mot@mot, un logiciel permettant de découper mot à mot les pages scannées d’un livre. Afin de développer @folio et Mot@mot, il fait valider un brevet international en avril 2001 puis crée la start-up française iCodex en juillet 2002.

Pour son créateur, le projet @folio avait pour objectif de concevoir un objet «low tech», très simple de fabrication et d’utilisation, permettant de lire n’importe où des contenus provenant du Web sans consommer ni encre, ni papier. «L’idée, avec le livre électronique, c’est que chacun fait son livre en fonction du Web, précise-t-il en 2000 lors d’un entretien. On transfère du contenu sur le support pour ensuite pouvoir le consulter où l’on veut. Ce n’est pas un gadget de plus : vous pouvez accéder à des contenus qui n’existent que sur le Web. Je pense notamment à toutes les publications scientifiques qui sont en ligne avant même d’exister sur le papier».


Le prototype de l’@folio conçu par l’architecte designer Pierre Schweitzer, première «tablette de lecture nomade».

Avril 1997 – L’e-ink montre le bout de son nez

Historiquement, la technologie de l’encre électronique est mise au point dans les années 70, au centre de recherche de Xerox, à Palo Alto, où Nicholas Sheridon imagine le premier de remplacer l’encre d’imprimerie par de minuscules sphères bicolores prises dans un fluide entre deux feuilles plastifiées. Mais c’est en 1997, dans les laboratoires du Massachussets Institute of Technology (MIT), près de Boston, que Joseph Jacobson met au point un procédé similaire désigné aussi sous le nom de «e-ink» ou «e-paper», un papier électronique souple, léger, modifiable à l’infini, qui offre un confort de lecture proche du vrai papier. En avril de la même année, la société E Ink est créée pour développer cette technologie qui repose sur des millions de micro-capsules contenant des particules noires et blanches en suspension chargées électriquement. Sur le marché, l’e-ink va bientôt apparaître comme le «Sésame, ouvre-toi» de l’édition numérique, la clé de voûte d’un nouvel âge attendu. En juillet 2002, E Ink présente le prototype du premier écran utilisant cette technologie, il est commercialisé en 2004. Suivent des écrans pour diverses tablettes de lecture (Librié, Sony Reader, Cybook, Kindle, Nook, etc.), puis les prototypes des premiers écrans souples.


Schéma décrivant le fonctionnement de l’encre électronique.

Octobre 1997 – Gallica,  la «bibliothèque virtuelle de l’honnête homme»

La Bibliothèque nationale de France met en ligne sa bibliothèque numérique Gallica. En accès libre, elle va devenir au fil des années l’une des plus importantes bibliothèques numériques du réseau. On y trouve les documents libres de droits du fonds numérisé de la BnF, qui vont du Moyen-Âge au début du XXe siècle.

Au début de l’année 1998, son objectif est de parvenir à 100.000 volumes et 300.000 images numérisés pour la fin 1999, objectif qui  sera revu à la baisse dès la fin de l’année. Il faudra attendre 2005 pour que la Bibliothèque nationale de France s’engage dans la «numérisation de masse». En mars 2010, Gallica franchit la barre du million de documents (livres, manuscrits, cartes, images, périodiques, fichiers sonores, partitions musicales), dont la plupart sont accessibles gratuitement. Si les documents sont en langue française dans leur très grande majorité, on y trouve aussi des documents en anglais, en italien, en allemand, en latin ou en grec selon les disciplines.

Mai 1998 - 00h00

Les Éditions 00h00 (prononcer «zéro heure») sont fondées par Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sa Moreira. C’est le premier éditeur français intégralement en ligne, fabriquant, vendant mais aussi distribuant des livres numériques au format PDF via l’internet.  «Avec l’édition en ligne émerge probablement une première vision de l’édition au 21e siècle, peut-on lire sur le site. (...) Le succès de l’édition en ligne ne dépendra pas seulement des choix éditoriaux : il dépendra aussi de la capacité à structurer des approches neuves, fondées sur les lecteurs autant que sur les textes, sur les lectures autant que sur l’écriture, et à rendre immédiatement perceptible qu’une aventure nouvelle a commencé»...

De fait, sur le site les internautes/lecteurs peuvent créer leur espace personnel pour y rédiger leurs commentaires, participer à des forums ou recommander des liens vers d’autres sites. Ils peuvent aussi s’abonner à la lettre d’information de 00h00 ou regarder les clips littéraires produits par l’éditeur pour présenter des nouveautés. Le paiement est effectué en ligne grâce à un système sécurisé mis en place par la Banque populaire.  

En septembre 2000, la société américaine Gemstar-TV Guide International rachète 00h00, avec l’ambition (selon son président Henry Yuen) de «faire de Gemstar un acteur majeur du nouvel âge de l’édition numérique qui s’ouvre en Europe». La communauté francophone ne voit pas ce rachat d’un très bon oeil, la mondialisation de l’édition semblant justement peu compatible avec l’innovation et la créativité. Moins de trois ans plus tard, en juin 2003, 00h00 cesse définitivement ses activités, tout comme la branche eBook de Gemstar.

1999 – Les premières tablettes de lecture commercialisées

Les deux premières tablettes dédiées au livre numérique, le Rocket eBook et le Softbook Reader, sont créées puis commercialisées aux Etats-Unis. La première par NuvoMedia, société californienne financée par la chaîne de librairies Barnes & Noble et le géant des médias Bertelsmann, la seconde par la société SoftBook Press, financée par deux grandes maisons d’édition, Random House et Simon & Schuster. Ces tablettes disposent d’un écran à cristaux liquides (LCD), rétro-éclairé ou non, noir & blanc ou en couleur, avec un modem intégré et un port USB pour se connecter à Internet et télécharger les livres numériques. Malgré un choix de titres restreints, elles suscitent la curiosité et un engouement certain, même si peu de gens vont jusqu’à les acheter.


Premier modèle du marché, le Rocket eBook est lancé en 1998 par NuvoMedia.

Printemps 2000 – Stephen King, le pionnier de l’auto-édition numérique

En mars 2000, Stephen King est le premier auteur de best-sellers à distribuer une nouvelle, «Riding The Bullet», uniquement en version numérique (la nouvelle sera adaptée au cinéma sous le même nom par le cinéaste américain Mick Garris en 2004). C’est un succès. 400.000 exemplaires sont téléchargés en 24 heures. Puis, dès juillet, il crée son propre site Web et débute l’auto-publication de «The Plant», roman épistolaire en plusieurs épisodes. Les chapitres paraissent à intervalles réguliers et sont téléchargeables dans plusieurs formats. Mais l’aventure tourne court. En décembre 2000, après la parution du sixième chapitre, le nombre de téléchargements et de paiements ayant régulièrement baissé au fil des chapitres, il décide d’interrompre l’expérience.


Stephen King, premier auteur de best-sellers à publier une nouvelle intégralement en version numérique (mars 2000) – photo février 2007, Creative Commons.

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