Les badges, diplômes de l’expérience numérique

Badges, diplômes d’expérience numérique

Une certification numérique pour attester des compétences acquises tout au long de la vie

«Open Badge» pourrait bien envoyer définitivement le traditionnel Curriculum Vitae au musée. Plus à même de rendre compte des compétences acquises tout au long de notre vie, les badges pourraient s’imposer dans notre quotidien professionnel. Une vision proposée par Christine Vaufrey, rédactrice en chef du site Thot Cursus et membre de l’équipe d’ItyPA (Internet : tout y est pour apprendre).

Le cas d’Annie

Annie est assistante administrative dans une grande société depuis trois ans. Pour accéder à ce poste, Annie a fait valoir son diplôme (BTS assistante commerciale) et ses quatre années d’expérience antérieure, qui lui avaient donné l’occasion de pratiquer intensément l’allemand.

Dans son poste actuel, elle a développé beaucoup d’autres compétences. C’est elle, par exemple, qui assure la formation des nouveaux utilisateurs du système de visioconférence utilisé dans l’entreprise. Elle a même créé des tutoriels à cet effet, qui ont un grand succès chez ses collègues. Par ailleurs, elle a participé à une formation sur les outils de gestion du temps offerts en interne. Elle a obtenu le certificat de fin de stage sans la moindre difficulté.

Enfin, Annie adore l’Italie. Elle s’y rend chaque année et sait maintenant parler italien très correctement. Elle n’utilise pas cette langue dans son travail mais prend garde à entretenir son niveau en conversant régulièrement sur des forums en ligne en italien.

Annie dispose donc d’une palette de compétences riche et variée. Mais le seul diplôme qu’elle peut montrer est celui qu’elle a obtenu à l’âge de 20 ans, son BTS d’assistante commerciale.

Comment valoriser des compétences acquises en dehors des cursus classiques ?

Cette situation vous évoque quelque chose ? Vous avez, vous aussi, des compétences cachées, difficiles à valoriser auprès de ceux qui ne vous fréquentent pas au quotidien ? Vous avez, vous aussi, des collaborateurs dont vous découvrez un beau jour qu’ils parlent arabe, qu’ils sont experts en Tai-Chi ou que le codage en HTML fait partie de leurs passions ?

Ces compétences sont solides et bien réelles. Leur seul défaut est d’avoir été acquises de manière informelle, au fil de l’eau dans les tâches professionnelles ou par le biais d’une activité privée. Par conséquent, aucun document ne vient attester de leur existence. Même les certificats de stages et de formation professionnelle continue ne disent rien de ce qui a été réellement acquis, de ce qui différencie Annie des autres participants.

Ceci est en train de changer. Et comme souvent à l’heure actuelle, le changement arrive par le biais des acteurs numériques. Un petit morceau de code risque fort d’avoir, dans les mois et années à venir, un grand impact sur la dimension sociale de la formation et de l’apprentissage.

Open badge : petit objet, grands effets

Ce petit morceau de code, c’est celui que la fondation Mozilla, créatrice du navigateur Firefox, met à disposition de tous dans le cadre de son programme Open Badges. Il permet de créer des badges, c’est à dire des attestations de compétences que tous ceux qui les ont obtenues peuvent ajouter à leur CV, à leur profil sur un réseau social, ou tout autre support numérique.

Le badge n’est pas un certificat de plus. C’est un objet bourré de métadonnées qui indiquent l’identité du propriétaire, détaillent les compétences validées, précisent les conditions de certification, éventuellement leur durée de validité, et surtout permettent d’accéder directement aux preuves, aux traces de la compétences acquises, à condition que ces dernières aient une existence numérique bien entendu.

Compliqué ? Pas tant que ça. Supposez qu’Annie veuille faire valider sa compétence en italien, niveau intermédiaire. Elle va tout d’abord s’adresser à un organisme qui valide de telles compétences linguistiques et distribue des badges. Puis elle va s’appliquer à réunir les preuves correspondant aux exigences définies par l’organisme.

Dans son cas, ce seront probablement des exemples de messages postés sur le forum qu’elle fréquente, des enregistrements vidéo de conversations en italien, voire des exercices et travaux réalisés dans le cadre d’un cours en ligne d’italien…

Ces traces seront examinées par différentes personnes : en plus des membres de l’organisation certificatrice, on trouvera probablement des «experts» externes, et des pairs d’Annie, des personnes qui, comme elle, s’attachent à maîtriser l’italien.

Toutes ces personnes évalueront la valeur des preuves apportées par Annie, grâce à une liste de critères établie par l’organisme certificateur. Ils rempliront un formulaire électronique avec leurs appréciations. Toutes ces données, en plus des liens vers les travaux réalisés par Annie, seront intégrées au badge. Et si les résultats obtenus par Annie sont estimés suffisants, le badge sera activé. Annie pourra donc l’utiliser sur ses documents personnels.

En cliquant dessus, ses interlocuteurs pourront accéder à tout ce qu’Annie a décidé de rendre public dans ses travaux. Car bien entendu, c’est le détenteur du badge qui gère les autorisations d’accès aux données contenues dans le badge.

Tous les badges créés à partir du code Open Badges sont stockés sur un serveur dédié. Et chaque détenteur est propriétaire d’un «sac à dos» (Digital Badge Backpack) dans lesquels il conserve et gère sa propre collection de badges.

L’analogie avec le mouvement scout est évidente. Mais, alors que les badges obtenus chez les scouts n’ont de valeur que dans cette organisation, les open badges numériques certifient des compétences utilisables dans une large gamme d’environnements personnels et professionnels.

Qui utilisent les badges ?

Mozilla a lancé son programme Open Badges en 2011 à titre expérimental. En 2012, le programme est entré en phase bêta, et désormais, plus de 600 entreprises américaines l’ont adopté et ont créé des badges certifiants. Parmi ces utilisateurs, on trouve évidement des organismes de formation, mais aussi et surtout des entreprises qui souhaitent ainsi valoriser les compétences acquises par leurs collaborateurs ou les utilisateurs de leurs services. La NASA, Disney-Pixar, Intel, figurent parmi les entreprises pionnières.

Du côté des organismes de formation, on trouve quelques universités américaines qui utilisent les badges en complément de leurs certifications habituelles et diplômes, pour valider les compétences transversales, non-disciplinaires, acquises par les étudiants : gestion de projet, leadership, communication, etc. Mais on trouve surtout des organismes alternatifs qui ont intégré les badges à leur stratégie globale visant à valoriser l’apprentissage hors des cadres académiques.

Parmi eux, par exemple, se trouve la Peer to Peer University (P2PU), un partenaire historique de la fondation Mozilla, créée en 2010 et qui connaît un succès considérable. Dans cette «université pairs à pairs», toute personne qui a atteint un niveau d’expertise dans un domaine peut l’enseigner à d’autres. Elle est accompagnée par la communauté P2P pour créer et distribuer son cours sur la plateforme de l’université. Et toutes les personnes intéressées peuvent s’inscrire au cours.

À la fin du cours, les participants ayant démontré à la fois leur intérêt et l’efficacité de leur apprentissage peuvent obtenir des badges. La P2PU dispose actuellement d’une impressionnante collection de badges, accessibles par le biais de ses cinq écoles virtuelles. Les badges sont en effet bien adaptés à la formation en ligne, en tant qu’objets numériques intégrables à une plateforme de formation, liés à des preuves de compétences, numériques elles aussi.

La P2PU dispose de cours en anglais et en espagnol. Rien en français. Et le navire des badges certifiant n’a pas encore accosté aux rivages de l’Europe. Mais il est en chemin ! On parle de plus en plus de ce dispositif parmi les fournisseurs de cours en ligne en général, et ça devient un sujet d’intérêt majeur chez les fournisseurs de MOOC (Massive Open On-line Courses).

Ces cours massifs, ouverts et en ligne ne sont en effet pas crédités comme des cours universitaires, même s’ils sont distribués par des universités ou écoles de formation supérieure. Actuellement, ce sont des certificats qui attestent du succès des participants aux MOOC.

Les badges pourraient remplacer avantageusement ces certificats, en donnant accès aux réalisations elles-mêmes : ils renforcent la valeur de l’apprentissage et donnent de la crédibilité à l’apprenant qui peut ainsi prouver qu’il a bien acquis telle ou telle compétence.

Les MOOC sont nés outre-Atlantique, et on ne s’étonnera donc pas de constater que c’est une compagnie américaine, Totara, qui a, la première, intégré un système de création de badges à Moodle, la plateforme open source la plus utilisée au monde.

Mais l’Europe n’est pas en reste : le système de badging est actuellement en cours de développement sur Claroline Connect, plateforme d’e-learning qui naîtra de la fusion de Claroline (développée à l’université de Louvain-La-Neuve, Belgique) et de Spiral (développée à l’université Lyon 1).

Les badges, futur modèle économique des MOOC ?

La possibilité de badger les MOOC s’avère en effet très intéressante, à double titre. D’une part, pour attester des compétences acquises par les participants, comme il a été dit plus haut. D’autre part, en tant qu’élément majeur du business model à mettre en place pour assurer la pérennité des MOOC.

La gratuité d’accès est en effet la caractéristique majeure des MOOC : les cours proprement dits, les forums, les exercices, les examens… sont en libre accès après identification. Jusqu’à présent, le certificat de réussite était attribué de manière automatique à tous ceux qui réussissaient les épreuves d’évaluation. Et c’est cela qui est en train de changer.

Coursera, la plus grande plateforme de MOOC, a développé un dispositif d’authentification des participants et un certificat de réussite lié, qui est facturé une quarantaine de dollars aux personnes qui souhaitent l’acquérir. Ce certificat a objectivement plus de valeur que le certificat général, dans la mesure où il atteste que c’est bien l’individu qui le présente qui a réussi les épreuves, la fraude à l’identité étant l’un des gros problèmes des fournisseurs de MOOC.

En moins d’un semestre, Coursera a gagné 200 000 dollars avec ce dispositif d’authentification. On imagine sans peine que les badges certifiants, qui non seulement attestent de l’identité de l’apprenant mais en plus apportent les preuves de la compétence acquise, génèreront une confiance et un intérêt encore plus grands de la part des apprenants et des potentiels employeurs.

ITyPA a expérimenté les badges

Vous trouvez ceci très stimulant ? Moi aussi. Nous avons expérimenté le dispositif à la rentrée d’octobre 2013, en distribuant un MOOC badgé : le cours «Internet, tout y est pour apprendre» (ITyPA en acronyme).


Représentation du parcours pédagogique du MOOC ITyPA 2.

Pour sa première saison, ITyPA avait rassemblé plus de 1 300 participants mais ne se présentait pas comme un MOOC certifiant. La deuxième édition, qui s’est déroulée d’octobre à décembre 2013, a rassemblé plus de 2 400 participants et a permis d'expérimenter les badges.

Le badge de connaissances, gratuit et basé sur le succès aux 8 quiz proposés, a été obtenu par tous ceux qui s'y sont présentés. Les badges de compétences (veille, apprentissage en réseau et mentorat), payants, ont connu un succès moindre (une vingtaine de candidats seulement) mais les dossiers proposés se sont avérés de bonne qualité et l'évaluation par les pairs a bien fonctionné.

Notre expérimentation a pêché cette année par une sous-estimation des tâches administratives et de sécurisation des données, qui a occasionné des dysfonctionnements et retards ayant empêché nombre de candidats de s'inscrire dans les délais impartis. Mais l'intérêt d'une expérimentation, précisément, est de fournir des leçons d'expérience et nous savons désormais comment améliorer notre dispositif. 

ITyPA 2 est implémenté et distribué sur la plateforme Claroline Connect, plateforme dont les concepteurs souhaitent affirmer la dimension innovante, en plaçant non plus l’enseignant, mais l’apprenant et ses multiples activités au cœur du dispositif d’apprentissage. On apprend de bien des façons, beaucoup plus à l’extérieur que dans les cours, finalement.

Un espace personnel permettant de visualiser toutes les dimensions et occasions d’apprentissage, associé à un dispositif de certification accordant plus de valeur au résultat de l’apprentissage qu’à son cadre, formel ou informel, constituent les fondations d’un dispositif concrétisant la grande et généreuse idée de la formation tout au long de la vie.

Par Christine Vaufrey

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