Le chasseur de mémoire

Comment Internet peut contribuer à la mémoire vivante des films. Une interview de Serge Bromberg.

Le réseau, le sampling et le temps

D’une certaine façon, le réseau permet de remonter aux sources… On retrouve le cinéma dans son art forain. Initialement, il allait de places en places, de lieux en lieux… et le réseau permet de retrouver cette notion de différents lieux, de différents espaces qui se fédèrent ensemble et qui nous permettent de voyager…

Vous avez raison. On retrouve le côté itinérance du cinéma originel, le dépaysement au sens fort du terme. Et cela va même au-delà. Je m’explique : les cinémathèques se sont construites sur la double légende du film invisible et du film perdu, qui participait de leur mystère. Quand le réseau est arrivé, les cinémathèques et les archives se sont rendues compte qu’il y avait parfois quinze cinémathèques qui préservaient des copies du même film, chacune d’entre elles étant persuadée d’être la seule à l’avoir. Donc, le réseau a cette capacité formidable d’agréger les énergies et de permettre une circulation des œuvres. Il n’y a plus de film perdu. Il n’y a plus de film invisible…Il n’y a que des gens mal informés, dit-on traditionnellement !...

L’idée de restaurer un film aujourd’hui ce n’est pas de prendre un film dans sa cinémathèque et de le sauvegarder !… C’est : je vais voir dans le monde entier toutes les copies qui survivent du même film, et je les réunis ! Ensuite, à partir de toutes ces copies, je réalise la plus belle copie possible.

Le réseau est donc ce qui permet de rendre la démarche de restauration un milliard de fois plus efficace. Mais c’est aussi le réseau qui permet aujourd’hui la diffusion de l’image. Et demain, il est absolument certain que c’est la salle, elle-même, qui va partir dans le réseau !…

Là, on n’est plus dans l’itinérance, cette itinérance initiale que vous soulignez, mais dans l’utopie ! L’absence de lieu. Littéralement. On est dans une sorte de généralisation de l’accès qui va permettre, je l’espère, de faire renaître ou de réactiver des mémoires qui s’étaient endormies au fil des générations…


Le premier dessin animé tiré d’une bande dessinée Les Aventures des Pieds Nickelés, réalisé par Émile Cohl en 1917. Source BiFi

C’est toute la question de la mémoire active, autrement dit de la transmission… Qu’est-ce qui va faire que nos fils ou filles vont avoir envie d’aller voir un Méliès ou un dessin animé d’Émile Cohl… Est-ce que cela passera par le sampling, le fait de mêler, d’associer ces images du passé aux images d’aujourd’hui ?

Je pense que le sampling n’a rien à voir avec le fait de découvrir des œuvres. L’idée d’avoir envie de jouer avec ceci et cela pour créer une nouvelle œuvre n’est pas du tout illégitime, mais c’est du registre de la création contemporaine et non de la présentation des œuvres anciennes. Si le travail que je fais peut servir de source à du sample, tant mieux ! Mais il ne faut pas que la création actuelle détruise ce qu’est la mémoire. Pour une raison très simple : c’est qu’une fois qu’on a déconstruit une œuvre, qu’on a fait du «sam-sam-sam-sam-sample», c’est bien joli, c’est parfois vertigineux, mais on a obtenu un effet contemporain à partir d’une simple fraction de l’élément original, au risque d’en perdre la mémoire globale.

Car qu’est-ce qui est formidable dans un château restauré ? Ce sont toutes ses pierres réassemblées, au fil du temps, suivant un modèle architectural, qui donnent un ensemble homogène !... Si vous prenez chaque pierre, et que vous dites : «Regarde, j’ai une pierre ! C’est la pierre d’un château !»… Très bien. Mais ce n’est qu’une pierre !… Moi, mon travail c’est de préserver le château. Libre aux gens de faire des gros plans sur tel ou tel fragment, ceci me regarde beaucoup moins.

Quel serait pour vous le rêve du cinéma sur Internet ? Dans dix ans, quinze ans sur nos écrans digitaux ?…

Dire «le cinéma sur Internet de demain», cela signifie qu’on sera dans la même conception du cinéma qu’aujourd’hui. Et le cinéma de demain, on ne sait pas ce que ce sera. Mon rêve c’est qu’Internet, malgré cette immédiateté, cette instantanéité de l’accès à tout, laisse quand même au spectateur… le temps !… Que le spectateur puisse prendre le temps ! Le temps de la découverte, le temps de découvrir sur son écran des modules variables de trois, cinq, dix, vingt, cinquante minutes !… Que le Net ne soit pas une sorte d’objet de surf, où l’on zappe, où tout d’un coup l’on se rend compte que l’on est incapable de suivre une narration de bout en bout !… Je souhaite qu’Internet reste chargé de poésie et que les spectateurs d’Internet, notamment d’Europa Film Treasures, soient des gens qui soient capables de s’arrêter, de regarder et de rêver.

.../...

Écouter le troisième fragment de l’interview de Serge Bromberg

Serge Bromberg, fondateur du site Web Europa Film Treasures raconte sa vision du réseau, du sampling et d’un Internet où chacun pourrait prendre le temps de la découverte

Durée : 6mn Télécharger

Et pour aller plus loin

Commentaires