Eloge des bandits du numérique

Des fan fictions aux détournements de jeux vidéo

La culture désacralisée à l’ère de l’abondance numérique

Impossible de rembobiner le long métrage de notre histoire culturelle : l’honnête homme du XIXe siècle, cherchant à tout savoir, tout lire, tout voir et entendre, est décédé depuis bien longtemps, étouffé sous un déluge inconcevable de données multicolores et agitées, divertissantes ou publicitaires, insignifiantes ou enrichissantes, clinquantes ou discrètes. À la faveur du Net et de la vague numérique, que ce soit en matière de musique, de cinéma ou de jeu vidéo, la culture est passée en un quart de siècle d’une situation de relative rareté, entretenue vaille que vaille par les industries du divertissement dont la loi Hadopi est l’un des derniers avatars, à un monde d’abondance dont l’offre démentielle de YouTube est le parfait symbole.

Devenir sémionaute et recycler les déchets de la société du spectacle

Le premier enjeu, dès lors, est de ne pas se perdre dans la surproduction de signes, sous forme de sons et de mots, d’affiches et de multiples images d’écran. Le citoyen, s’il reste un consommateur, s’y noie. Pour surnager, il doit s’improviser «sémionaute», selon l’expression de Nicolas Bourriaud, qu’il dédiait dans son livre Postproduction aux seuls artistes, mais qui colle parfaitement à la situation de tout un chacun dans une société de l’accès devenant société de création.

Plus besoin de chasser les signes à l’extérieur de notre cocon. Ils viennent à nous. Dès lors, comment trier les plus sensés d’entre eux ? Et comment résister à l’étouffement par les plus délétères d’entre eux ?

Chacun devient, comme l’expliquait un des membres du groupe de techno ambient The Future Sound of London, Garry Cobain, il y a déjà près de quinze ans, «un récepteur permanent», récoltant sons et images à tous moments du jour et de la nuit. Comme il le disait :

Tout le monde devient aujourd’hui une sorte de sampler, à l’image du type effondré devant son poste de télé, qui zappe à tout bout de champ, et laisse ces petites tranches de chaos pénétrer dans son espace quotidien.

Sauf que rester passif face à un tel déluge revient à accepter un suicide mental et culturel. A l’instar aujourd’hui des jeunes qui détournent leurs divertissements, Cobain ne se contente pas de gober sans bouger l’orteil : il mange les milliards de signes qui l’assaillent, puis les digère et les recrache sous forme de collages abracadabrants, tour à tour mélodiques ou dissonants, planants ou décapants.

Je peux perdre une heure à regarder une émission de merde à la télé, ajoutait-il, mais je vais essayer d’en faire quelque chose de créatif. Idem si j’achète un disque pourri à 20 dollars […]. Il y a des milliers de samples sur nos albums, que nous n’avons jamais déclarés aux sociétés de droits d’auteur. J’y perdrai peut-être un jour mon studio ou ma carrière, mais je crois beaucoup à notre travail. C’est une sorte de réévaluation de tout ce qui a été fait il y a quelques années, tout ce que la société et les médias ont laissé traîner et que nous avons recyclé. C’est pour cela que la sampler music est la plus éminemment contemporaine aujourd’hui. Parce qu’elle reflète tout simplement la façon dont les gens vivent.

Et ce qui était vrai du son hier s’avère aujourd’hui essentiel bien au-delà, dans toute la culture…

Echapper à la «misère symbolique» de la culture mainstream

La désacralisation est double : d’abord dans le constat d’abondance inouïe, qui ruine l’aura de nos objets culturels pour reprendre l’intuition prémonitoire de Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935) ; ensuite dans l’urgence à pirater ces hosties du monde de la culture avant qu’elles ne détruisent notre psyché par leurs radiations de conformisme vulgaire, alors même qu’auparavant nous les vénérions sans les toucher.

Car les hosties de l’ère numérique sont plus «toxiques» que jamais, selon l’expression du philosophe Bernard Stiegler. Cette multiplication des signes via nos supports numériques s’impose à notre conscience. Elle participe d’une guerre des esprits, d’une volonté des forces encore dominatrices de la société de consommation de contrôler nos affects. Nos émotions. Nos goûts et couleurs.

En son langage subliminal, le signe omniprésent, s’adaptant à la société de l’accès, nous dit : «Je suis une marque sexy, achetez-moi.» Ou : «Ma chanson, mon scénario, mon cobaye de télé-réalité vous ressemblent, ils sont comme vous, ils sont “vous”»… S’il n’y avait consentement des victimes, nous pourrions parler ici de «viol». Mais d’un viol mental. Global aussi. Et permanent. Un crime, donc. Un crime contre la conscience, dont Stiegler décrit précisément l’arme dans son livre De la misère symbolique (2004) :

Des objets temporels industriels qui viennent hanter nos oreilles et nos yeux de telle sorte que nous ne savons plus très bien quoi penser de qui nous sommes – et si nous sommes.

Des images et airs de rien, parfaites mécaniques qui, dès notre plus jeune âge, s’infiltrent en nous pour ne plus lâcher notre mémoire. Avec, bien sûr, de nombreux déchets que l’esprit, heureusement, rejette : ces rebuts médiatiques ou musicaux dont parle Garry Cobain de The Future Sound of London, restes de missiles mentaux qu’il recycle comme pour nous exorciser de ces pollutions durables.

Sampler et détourner pour survivre à la prolifération des signes

Car c’est bien de liberté qu’il s’agit : sampler pour survivre à la prolifération des sons et images numériques. Lorsque je pirate mes divertissements, que je copie et détourne textes, sons et images, que je les triture à des fins personnelles, histoire de créer mes histoires à partir de ces signes, je me réapproprie un monde. Mon monde.

Mais ce monde que je veux retrouver n’était-il pas déjà trop pollué par le spectacle m’attaquant de l’intérieur ? M’habiller en Cendrillon, transmuter selon mes désirs les aventures de Son Goku ou transformer la «danse du cheval» en «danse du ventre» me permet-il vraiment d’échapper à ma misère symbolique ? Le côté terriblement narcissique de mes créations sur PC, tablette ou smartphone n’est-il pas un piège m’empêchant de raconter des histoires à portée universelle ? Mon incapacité à créer sans me mettre en valeur et sans m’inspirer d’œuvres que je n’ai pas conçues ne m’enferme-t-elle pas de plus belle dans le solipsisme du consommateur ? N’ai-je pas finalement besoin d’inventions plus que de réinventions ? De révolutions plus que de recyclages ?

La culture numérique, autant visuelle que sonore ou textuelle avec les fan fictions, est une culture du sampling. Elle démocratise à une échelle inédite des techniques de travail sur les images qui étaient au siècle dernier l’apanage d’avant-gardes artistiques comme le futurisme, dada, le surréalisme ou encore l’Internationale situationniste.

D’une époque à l’autre, le message n’a pas la même densité, autant politique et sociale qu’artistique. L’ère de la surabondance culturelle que nous vivons, «postmoderne» diraient certains, mélange les références au détriment de l’intensité des contenus. Mais des avant-gardes du XXe siècle aux jeunes sampleurs d’images de l’âge numérique, la méthode employée est du même acabit : s’emparer de briques de notre environnement médiatique, qu’il s’agisse de morceaux de journaux découpés, de films de divertissement ou de dessins animés japonais, pour créer et s’émanciper.

Le souci, aujourd’hui, tiendrait plutôt à l’objet de l’acte : encore et toujours récalcitrant, est-il aussi révolutionnaire qu’il l’était il y a un siècle ? N’y a-t-il pas nécessité, non seulement à encourager tous les banditismes numériques, mais surtout à valoriser parmi tous les piratages ceux qui ont le plus de sens ? Ceux qui portent le plus loin la critique et donc la transformation de notre monde ? Comme par exemple At the Expense of Watching de l’américaine Angela Washko, qui utilise les outils de construction architecturale des Sims pour créer des situations absurdes, déjouant ainsi la « bêtise » de l’intelligence artificielle du jeu. 

At the Expense of Watching d’Angela Washko, vidéo de 9 minutes, réalisée en 2014.

Autre machinima à même d’augmenter notre lucidité critique, plus violent et politique encore que celui de Washko : 99 Problems [Wasted] de l’artiste australienne Georgie Roxby Smith met en scène 99 suicides d’une jeune héroïne de GTA, au grand dam des joueurs qui partagent avec elle l’univers de ce jeu de mauvais aloi, il est vrai jubilatoire, mais violent et machiste.

Difficile de supporter les presque 100 suicides de Georgie Smith dans son œuvre créée à partir du moteur de GTA V : 99 Problems [Wasted].

Dans notre univers de pseudos et d’avatars, de storytelling et de mise en fiction connectée de tout et son contraire, le virus du détournement et de l’irrespect vis-à-vis des autorités est fort heureusement partout et nulle part. Et s’il retrouvait demain, à une échelle sans commune mesure, de l’ordre de la révolution, un tranchant esthétique et politique digne du mordant des bandits de l’art des débuts du XXe siècle ?

Et pour aller plus loin

 

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