Eloge des bandits du numérique

Des fan fictions aux détournements de jeux vidéo

Le fan connecté de la culture mainstream

Il est possible, bien sûr, de lire au premier degré le succès de Psy comme celui des stars de notre monde tout connecté. Sous ce regard, le top 5 des personnalités les plus suivies sur Twitter, à la date de mars 2015, en raconte beaucoup sur ces fans passant allègrement du smartphone à l’ordinateur et à la tablette tactile : 1. Katy Perry, avec 67 millions de followers ; 2. Justin Bieber (62 millions) ; 3. Barack Obama (57 millions) ; 4. Taylor Swift (55 millions) ; 5. Lady Gaga (45 millions).

Oublions l’intrus (politique), en troisième position de ce hit parade de Twitter, dont on imagine mal qu’il soit lui aussi un objet d’adulation pour adolescents et adolescentes transis. Les quatre autres personnalités de cette liste sont juste les plus grandes stars actuelles de ce que Frédéric Martel appelle la culture mainstream, version plus ou moins vulgaire de ce qu’on nommait auparavant la culture pop.

La chanteuse Katy Perry est devenue en 2015 la première artiste féminine à dépasser le milliard de vues sur YouTube avec le clip de sa chanson Dark Horse.

Le clip de Katy Perry a certes été moins parodié que Gangnam Style. Mais ce Katy Perry ft. Juicy J - "Dark Horse" PARODY, de presque aussi mauvais goût que l’original, a tout de même dépassé les 90 millions de vues sur YouTube

Lady Gaga drague ses «little monsters» avec Google Chrome

De Katy Perry à Lady Gaga en passant par Taylor Swift : rien de nouveau sous le soleil des spots, devenus digitaux ? Oui et non.

Pour preuve : la pub vidéo de Lady Gaga, réalisée avec et pour le navigateur Google Chrome en 2011. On y découvre ses fans de l’Internet, ou plutôt ses «petits monstres» comme elle les appelle affectueusement, tous en train de danser et de chanter le titre The Edge of Glory en un chœur virtuel où se mêlent les maigres et les gros, les Noirs et les Blancs, les straights et les punkoïdes, les geeks boutonneux et les diplômés en tenue, les jeunes gosses et les vieilles mamans, etc. À l’image, on voit Lady Gaga, alias Mother Monster, taper sur le clavier de sa machine connectée : «Vous êtes tous magnifiques», puis «Vous êtes tous des superstars ! Vous m’inspirez !» Enfin, la minute trente de promotion se termine par un petit mot taillé sur mesure pour Google Chrome et tous les fans internautes de la créature Gaga : «Le Web est ce que vous en faites

Quand Lady Gaga et Google Chrome détournent à leur profit les utopies du net et le rêve de la participation de tous au réseau, à la culture. Sur YouTube : Google Chrome: Lady Gaga "The Edge of Glory" Commercial.

Évolution plutôt que révolution : l’identification du fan à la démarche et au style de la star, à la base de la culture pop adolescente depuis une cinquantaine d’années, prend une ampleur inégalée avec le numérique. Mais avec une mutation dont témoignent les mots très e-marketing de Lady Gaga : le spectateur se rapproche de son idole qu’il regardait auparavant de loin ; il la tutoie voire l’apostrophe sur Twitter ou Facebook, se met en scène avec elle ou son image iconique dans le cadre d’un selfie pris avec son smartphone, s’habille comme elle, reprend ses chansons comme toujours, s’inspire de ses frasques et détourne ses clips, etc.

Une «technique collective de fabrication de soi»

Bien des préadolescents s’identifient donc aux Lady Gaga et autres Katy Perry – ce qui n’est guère réjouissant. Mais la pure et simple fascination ne dure pas. Car l’essentiel, au-delà de ces figures, est l’identification à un type de musique et à une ou plusieurs «tribus» incarnant le son et l’imagerie, le style et l’attitude justifiant de la singularité que l’on se façonne.

Le sociologue Antoine Hennion parle d’une «technique collective de fabrication de soi». Ce processus de singularisation, paradoxalement partagée avec d’autres aficionados, a des effets de mimétisme ou de différenciation qui s’amplifient grâce aux réseaux sociaux. Il n’épargne aujourd’hui aucun genre musical, même de niche, de l’indus au ragga en passant par le rock alternatif et la techno hardcore. Mieux : il s’étend désormais à toutes les cultures du son, de l’image et du multimédia, pour un mix en vérité pas si neuf de révolte et de conformisme… mais avec, chez les jeunes et moins jeunes amateurs, une implication, voir un sens nouveau de la création qui mérite qu’on s’y intéresse sans a priori

> Suite : De la société de consommation à une société de création

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