L’homme médiatique

L’homme médiatique

Quelques grandes anticipations de Marshall McLuhan

Il est parfois essentiel de décaler son regard, de relire quelque figure de l’hier pour mieux réaliser les dérives de l’aujourd’hui. Or, des années 1950 au début des années 1980, Marshall McLuhan n’a cessé de prédire, de déconstruire, d’analyser et de formuler des concepts liés à la critique des médias, à la globalisation des informations et à la culture de masse de l’homme moderne. Le sentiment que les médias de toutes sortes, en ligne ou hors ligne, façonnent nos choix, voire nos esprits, n’est jamais aussi fort qu’en période électorale. D’où l’intérêt de redécouvrir McLuhan en ce printemps 2017.

L’œuvre de Marshall McLuhan, trop peu connue en France mis à part son livre Pour comprendre les médias (seul ouvrage encore disponible en Français, publié en 1964 aux Etats-Unis, quatre ans plus tard dans notre pays), est d’une très grande singularité par la richesse de ses concepts et par le style littéraire, très inventif, de son écriture. Son premier livre, La Mariée mécanique, folklore de l’homme industriel, paraît en 1951. Le penseur le présente telle une méthode de résistance à l’air du temps médiatique, dont les effets se sont intensifiés depuis la radio et la télévision jusque la multiplicité actuelle des canaux numériques, qui nous enferment dans notre propre cocon d’informations et de plaisirs, notamment audiovisuels.


Couvertures du premier livre de Marshall McLuhan, The Mechanical Bride : Folklore of Industrial Man, paru en 1951 aux États-Unis. Il n’a été traduit en France qu’en 2012, sous le titre La Mariée mécanique, Folklore de l’homme industriel, éditions ère.

Dans les années suivantes Marshall McLuhan formulera des concepts comme le «Village global» et développera l’œuvre sans doute la plus originale et visionnaire de la critique des médias du siècle dernier. Une vision chirurgicale, qui reste éminemment contemporaine comme le montre l’introduction de son livre de 1951, soit il y a plus de deux tiers de siècle :

Notre ère est la première à avoir fait de la pénétration des consciences collectives et publiques par des milliers de consciences individuelles, parmi les mieux formées d’entre elles, une activité à plein temps. Il est à présent question de s’introduire dans les consciences à des fins de manipulation, d’exploitation et de contrôle. Avec pour objectif de produire de la chaleur et non de la lumière. Maintenir chacun dans un état d’impuissance engendré par la routine mentale prolongée est l’effet produit par un grand nombre de publicités et de programmes de divertissement.

Un outil pour résister à l’hypnose médiatique

La construction de La Mariée mécanique est très singulière : un agencement de 59 textes, tous précédés d’une accroche forte, imaginative voire déroutante, mélange d’interrogations, de slogans et de formules inédites, complété par une riche iconographie de Unes de presse, de publicités, de bandes dessinés. Un livre grand format qui dénote par rapport à la production universitaire de l’époque.

McLuhan, anticipant un mode pédagogique d’aujourd’hui plus que d’hier, met en scène son lecteur, lui expliquant comment prendre son livre comme un outil :

Pourquoi ne pas aider le public à observer consciemment le drame censé opérer inconsciemment ? En suivant cette méthode, le texte d’Edgar Poe “Une descente dans le maelstrom” me vient à l'esprit. Le marin de Poe à survécu en étudiant l'action du tourbillon et en faisant corps avec lui.

Dans la préface de son premier livre, l’auteur continue à tisser la métaphore de la survie en pleine tempête, de l’intérieur de la catastrophe plus que de l’extérieur, de la même façon que c’est de l’intérieur de l’Internet et des réseaux sociaux que nous tentons désormais de nous guérir de l’emprise des puissances médiatiques sur nos esprits. Description d’une méthode, là encore, prémonitoire :

Le présent ouvrage agit de manière similaire en tentant à plusieurs reprises de porter des attaques aux courants considérables et aux pressions engendrées aujourd'hui par les organisations mécanisées de la presse, de la radio, du cinéma et de la publicité. Il tente véritablement de mettre le lecteur au centre de l'image en rotation générée par ces affaires et de lui donner la possibilité d’observer l'action en cours dans laquelle chacun se retrouve impliqué. De l'analyse de cette action, on espère que bien des stratégies individuelles pourront découler.

Le premier texte de La Mariée mécanique est intitulé À la Une, et prend pour objet la Une du New York Times. Il l’analyse, entre autres, comme un œuvre cubiste ou symboliste. La moulinette McLuhan des signifiants est en marche :

Quelle partition se joue ici ? En quoi l’orchestration d’une page de journal pose-t-elle problème ? Comment la discontinué jazz ou ragtime des articles rejoint-elle d’autres formes d’art moderne ? Pour assurer la couverture médiatique de la Chine au Pérou tout en rendant compte de la simultanéité des sujets, peut-on imaginer plus efficace que le cubisme des Unes de journaux ? Vous n’avez jamais envisagé une page de journal comme un paysage symboliste ?


Deux pages du New York Times, au tout début des années 1950. McLuhan en étudie la mise en forme, la composition, hypnotiques sans même besoin d’en lire les textes.

Marshall McLuhan décrypte déjà ce qu’on appelle aujourd’hui le storytelling des journaux, et plus largement de tous les médias :

Le “registre” journalier de l’homme industriel, un divertissement de type Mille et une nuits où un narrateur anonyme rapporte mille et un contes à un public d’anonymes. 

Mais il va plus loin, et montre la façon dont toute Une de journal s’inspire d’une multitude de sciences et d’arts de son époque. Par cet étrange détour intellectuel, il nous permet de prendre du recul non seulement sur tous les supports cathodiques et électroniques qui nous envahissent, mais sur notre quotidien :

De par son aspect technique et mécanique, la Une est reliée aux techniques de l’art et de la science moderne. La discontinuité est un concept que l’on retrouve simultanément et de diverses manières à l’origine de la physique quantique et de la théorie de la relativité. C’est par ce même prisme que Toynbee observe les civilisations, et Margaret Mead les cultures humaines. Elle relève notoirement de la technique picturale d’un Picasso et de la technique littéraire de Joyce.

Et si notre liberté face aux médias était un leurre ?

«Ce n’est pas la liberté d’écoute que de pouvoir allumer ou éteindre les roucoulades des geignards non sevrés du hit-parade», argumente le penseur dans un texte d’analyse plein d’humour, titré «Liberté d’écoute». Il le développe à partir d’une pub de journal, qu’il semple apostropher :

Nous sommes à l’écoute. Qui a engagé cette grande gueule ? La rusticité de la scène en accentue-t-elle le côté positivement bidon ? Quelqu’un a-t-il trouvé la formule magique ? Allons, les enfants. Achetez une radio et n'hésitez pas — à l’écouter.


Une publicité pour la radio, dans les années 1950 aux Etats-Unis.

McLuhan décortique l’image et son message, montrant la façon dont elle joue et se jour des clichés traditionnels de la famille étatsuniennes pour vendre sa soupe :

Cette vision de l'intégrité humaine basée sur un mode de vie sans but lucratif subsiste au cœur même du rêve américain. En tant que telle, elle a hanté Henry Ford. En tant que telle, elle est constamment exploitée par les agences de publicité et l'industrie cinématographique pour vendre des produits. Dans cette publicité elle vise à endormir le soupçon. Elle fait ici office d'os juteux offert pour apaiser le grondement du chien domestique. (…) Alors que le marché industriel étend son pouvoir et contrôle indifféremment pensées et bénéfices, il s’enveloppe de plus en plus dans les habits archaïques de l'homme préindustriel.

Car l’enjeu, qu’il décrypte, est bel et bien de l’ordre du contrôle, anticipant ainsi les textes de penseurs français comme Gilles Deleuze ou même Jean Baudrillard :

Le commun des mortels sent le poids de la grandeur de la chance œuvrer contre lui sans qu’il lui soit nécessaire d’y penser ni même de l’analyser et il adapte inconsciemment ses attitudes en conséquence. Une passivité immense s'est abattue sur la société industrielle. Car les gens sont transportés par des véhicules mécaniques, gagnent leur vie en passant leur temps sur des machines, écoutent tout au long de la journée de la musique en conserve, observent des divertissements cinématographiques packagés et des nouvelles encapsulées, pour de telles personnes cela exigerait un degré de conscience exceptionnel et un effort héroïque particulier pour être autre chose que des consommateurs prosternés devant des produits finis. La société commence à assumer le rôle de la femme entretenue asservie au devoir de soumission et de passivité dorée. Chaque jour apporte son lot de soieries, de bibelots, de gadgets reluisants, de nouvelles technologies du plaisir et de nouvelles pilules stimulantes et insensibilisantes.

McLuhan : l’un des premiers «technocritiques»

De McLuhan, nos sociétés ultra médiatiques n’ont retenu qu’une phrase, il est vrai bien ambiguë : «Le message, c’est le medium». Mais gare à ma mésinterprétation : une telle assertion n’a jamais signifié pour lui le refus de la critique, mais sa vérité de l’intérieur même du Léviathan. De la machine à décerveler. Comme il le dit déjà, anticipant la critique contemporaine de notre nouveau monde numérique :

La technologie est un tyran abstrait qui cause plus de ravages, et dans des replis plus profonds du psychisme, que le tigre à dents de sabre ou le grizzly.


Une pub pour le fer à repasser, formidable nouvelle technologie… de la fin des années 1940 et du début des années 1950 aux États-Unis.

Dans un autre texte de son premier ouvrage, Savoir-faire, une publicité pour un appareil à repasser les chemises lui permet de développer une critique en règle de la façon dont la mise en scène de l’Eldorado des nouvelles technologies manipulent ledit consommateur, réduit à l’état de e-mouton acceptant sa morne condition :

Quelle dose de savoir-faire est encore nécessaire avant que la vie humaine ne tombe en désuétude ? Existe-t-il un quelconque gadget capable de faire face à la recrudescence des savoir-faire requis ? La dame dans la publicité ci-après a-t-elle trouvé un substitut mécanique au choix moral ? Le roi Midas savait tout changer en or. (…) Comme l’implique cette publicité, le savoir-faire relève de la sphère à la fois technique et morale. C’est un devoir pour une femme que d’aimer son mari et d’aimer également ce savon qui fera en sorte que son mari l’aime. C’est un devoir de se montrer séduisante, de bonne humeur et efficace en tenant autant que possible sa maison comme une usine automatisée. Cette publicité attire également l’attention sur la tendance qu’a la ménagère moderne, après une période prénuptiale passée dans le monde des affaires, à embrasser le mariage, les enfants, mais pas le ménage. Elle répugne émotionnellement à exécuter les tâches ménagères avec la même conviction avec laquelle elle se dévoue à l’hygiène. La publicité lui promet alors de lui procurer le moyen de s’acquitter des tâches ménagères sans pour autant détester le mari qui l’a prise au piège dans ces corvées.

 

Par Éric Arlix

Images et textes extraits de La Mariée mécanique, folklore de l’homme industriel, éditions ère, 2012, traduction Émilie Notéris (épuisé) – version française de The Mechanical Bride : Folklore of Industrial Man, 1951.

Disponible en français : Pour comprendre les médias, Points Seuil.

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