Le livre à l’âge «post numérique»

Le livre à l’âge «post numérique»

L’écrit et l’imprimé ne meurent pas : ils se transforment !

L’humanité a une histoire longue de quelque 26 000 ans avec l’écrit puis l’imprimé. En un peu plus de 30 ans, une nouvelle technologie – l’informatique et ses outils numériques – ont bouleversé ce que l’imprimerie avait mis six siècles à installer. Le livre et le numérique sont aujourd’hui en phase d’adaptation et d’hybridation analogique/numérique. Les créateurs sont, comme souvent, à l’avant-garde, avec un regard à la fois devant et… derrière !

Bienvenue dans notre monde «post numérique»

Serions-nous entrés, aujourd’hui en 2013, dans un «âge post numérique» ? C’est-à-dire dans une époque où, le numérique n’ayant plus rien de révolutionnaire, les ouvrages électroniques sont devenus une réalité. Ils complètent la presse et le livre papier bien plus qu’ils ne les remplacent totalement, à condition que ces derniers s’adaptent. C’est en tout cas le point de vue d’Alessandro Ludovico, rédacteur en chef de Neural Magazine[1] et auteur d’un livre intitulé «Post-Digital Print: the mutation of publishing since 1984» récemment publié par Onomatopee :

Les publications imprimées ne sont pas obsolètes, elles traversent une phase de mutation profonde, en grande partie liée au fait que les écrans supplantent progressivement l’imprimé. Quand une nouvelle technologie toute puissante semble changer les règles préétablies du système, celui-ci réagit très lentement.

La conférence «Autour du papier» que Ludovico a organisée en février 2013, lors du Festival Transmediale à Berlin, posait une question clé, à savoir : «Comment l’analogique – le livre – et le numérique vont-ils coexister, comment vont-ils se mélanger, se croiser et s’hybrider ?».


Le Projet Gutenberg : la librairie de tous les livres... en mode numérique !

La question de la coexistence du papier et du numérique, c’est-à-dire d’un ancien et d’un nouveau type de support de lecture, n’est pas neuve. On en trouve bien des échos dans l’histoire de l’écriture… Histoire que d’ailleurs le numérique remet au goût du jour depuis le début des années 1970. Et c’est bien pourquoi il convient, pour mesurer l’avenir «post numérique» de l’écrit, de faire fonctionner la machine à voyager dans le temps…

Du papyrus au livre imprimé

Tout a commencé par des inscriptions dans le sable, le bois et les murs des grottes, des supports naturels qui ont donné naissance aux tablettes de bois et d’argile, puis aux papyrus, parchemins, palimpsestes, volumen et autres codex, tous ancêtres de ce qu’on nommera le «média papier». Il a donc fallu 4500 ans et plusieurs révolutions techniques pour que prenne forme le «livre» manuscrit et son successeur le livre imprimé. Ceux de la première période (1495-1501) sont aujourd’hui qualifiés d’incunables.

À partir de 1450, les machines à imprimer ont été à l’origine d’un changement radical, faisant basculer la société dans ce que Marshall McLuhan appellera la «galaxie Gutenberg »[2]. L’imprimerie a libéré les livres et plus largement la culture de l’enclosure des bibliothèques de l’Eglise et de quelques puissants.

L’imprimerie a ainsi favorisé la multiplication des petits éditeurs, des livres d’artistes et de penseurs et, de facto, l’accès aux savoirs et aux idées nouvelles pour tous. Toutes choses alors considérées comme subversives par les pouvoirs en place et qui valurent aux innovateurs et aux partisans de la libre-pensée d’encourir les foudres du Vatican, des monarques et de quelques gros imprimeurs de l’époque. Ces puissants utilisèrent des lettres de patente (ancêtre des brevets) sur les caractères d’imprimerie, puis une sorte de «droit d’auteur», qu’il eut mieux valu appeler «droits des imprimeurs/éditeurs», car les auteurs n’en touchaient en général pas un denier. Leur objectif était de barrer la route à la «concurrence déloyale» et de préserver la rareté – autrement dit leurs monopoles de diffusion –, indispensable au maintien de leurs rentes. Aujourd’hui, ces querelles historiques font étrangement écho à celles qui agitent le monde du livre et plus largement des industries culturelles à l’heure du numérique...


L’imprimerie, une technologie qui a fait de l’écrit un outil d’accès aux savoirs. Source : Bnf

De la reproduction de masse à la copie numérique

Inventions techniques aidant, la fabrication de livres et de journaux s’est automatisée et électrifiée pour devenir l’industrie culturelle de masse que nous connaissons. Chemin faisant, l’arrivée, après-guerre, des ronéos, puis des photocopieuses et de la micro-informatique grand public, a de nouveau ouvert des possibilités inédites de diffusion et d’autoproduction.

Le livre et plus largement le média papier ont repris, bien que différemment, un chemin déjà emprunté, se démocratisant avec de nouveaux types de publications artistiques et citoyennes. Tous les mouvements artistiques, tels le Futurisme, le Dadaïsme, le Surréalisme, le Lettrisme ou encore Fluxus s’en sont emparés. Et il en a été de même du côté des mouvements politiques et culturels grâce aux affiches et autres journaux. Certains, d’ailleurs, se souviennent peut-être des fanzines punk et autres samizdats engagés des années 1970 et 1980, précurseurs des blogs d’aujourd’hui sous bien des aspects… Autant d’initiatives qui, déjà, décloisonnaient la page, éclataient la mise forme du texte, mixant écrit et graphisme…


Puis vint l’ordinateur... IBM PC - Source : Boffy b / Wikimédia

A la fin des années 1980, c’est au tour de l’ordinateur et de l’imprimante de modifier profondément la donne. Avec eux, puis le scanner, Internet et aujourd’hui les terminaux mobiles, le livre et les médias papier sont entrés dans l’ère de la reproductibilité et de la production/diffusion numériques illimitées. Dans ce que MacLuhan aurait sans doute appelé la «galaxie Ivan Sutherland»[3], ou peut-être la «galaxie Jobs-Wozniak». Les industries du livre et des médias, comme leurs alter ego de la musique, du cinéma ou du jeu, ont avancé à reculons, redoutant, à juste titre, que le numérique, comme l’imprimerie en son temps, ne remette en cause des modèles économiques fondés sur la rareté. Il faut dire que les géants de l’informatique ne cessaient depuis une dizaine d’années d’évoquer de façon alarmiste «l’explosion du travail papier», et de suggérer d’en finir en passant au tout ordinateur.

«Paperwork Explosion» : une vidéo de 1967 réalisée pour IBM pour vendre son MT/ST, selon l’entreprise remède miracle à l’inflation du travail sur papier. © Henson Company

Aujourd’hui nombreux sont encore ceux qui redoutent – pour le dire de façon un peu caricaturale - que le format ePub et les liseuses numériques ne tue le livre et qu’Internet n’assassine la presse papier. Mais tout comme au XVème siècle et dans les années 1970/1990, les mutations techniques font également émerger des «créations», des «objets» et des usages nouveaux. Et les créateurs – artistes et informaticiens – sont encore et toujours  les premiers à s’en emparer.

Le livre et l’imprimé à l’heure du «post numérique»

Depuis la fin des années 1980, artistes, activistes, éditeurs et techniciens d’avant-garde imaginent de nouveaux types de publications électroniques et en réseau, hybridées avec le papier. L’arrivée du CD-Rom, par exemple, a donné naissance à quelques magazines novateurs, vendus sur CD-Rom, ou souvent avec des contenus additionnels sur un CD-Rom encarté. Ils ont très vite été suivis par de nombreuses revues informatiques.

Puis vint l’internet... et le World Wide Web qui poussa un dénommé John Markoff, journaliste du New York Times, a écrire en 1995 :

Quiconque dispose aujourd’hui d’un modem est un pamphlétaire potentiel.

De fait, depuis les années 2000, de nombreux fanzines, magazines et parfois des quotidiens ont abandonné le papier pour migrer sur le Web. Le rêve d’un «livre interactif» ne s’est pas accompli, mais celui de l’encyclopédie contenant tous les savoirs du monde a refait surface. On a également vu fleurir des expérimentations de livres augmentés ou enrichis. L’histoire du livre numérique, elle, s’écrit au jour le jour depuis deux décennies.

Après le train entrant en gare de la Ciotat de Méliès, le train sortant de la page de la BD de Schuiten : la vidéo de présentation de «La Douce», bande dessinée en réalité augmentée.

Aujourd’hui, selon Alessandro Ludovico, l’enjeu n’est donc pas de remplacer le média papier par l’écran, mais d’entrelacer et de combiner les deux pour créer des produits hybrides cumulant les avantages de l’un et de l’autre. C’est un gisement de possibilités pour les artistes. Ils trouvent là les moyens de déployer de nouvelles œuvres qui éclairent et font réfléchir sur les mutations de la société numérique, prompte à courir après un illusoire temps réel de l’information et de la vie.

Pour Ludovico, l’on assiste ainsi à un retour du papier comme support d’archivage durable, critiquant implicitement la tendance des acteurs d’Internet à vouloir aspirer le monde. Il note aussi une résurgence marquée de l’art du faux et du détournement, cher aux surréalistes et aux situationnistes. Exemple : le faux New York Times distribué en 2008 par les Yes Men, qui n’annonçait que de bonnes nouvelles. Ou des œuvres comme «American Psycho», révélant l’emprise de Google sur le monde de l’écrit.

Dans cet esprit, les artistes de Telekommunisten avaient installé leur tentaculaire OCTO PC7-C1 dans le foyer central et les salles annexes du Festival Transmediale. Ce dispositif  véhicule des messages écrits sur papier (des sortes de SMS), insérés dans des capsules propulsées par air comprimé dans le dédale de la tuyauterie. Présenté comme «un système de télécommunication révolutionnaire», l’OCTO est en fait une copie du dispositif que la Poste avait mis en place à Berlin de 1865 à... 1976 et dont le réseau couvrait 400 kilomètres au total. Un clin d’œil ironique à notre usage, parfois excessif, des messageries numériques instantanées, et au fait que la nouveauté vient parfois du passé.

Priorité au message : l’OCTO PC7-C1 de Telekommunisten en pleine action pendant le Festival Transmediale…

La question de la circulation des savoirs

Tout comme l’imprimerie a contribué à la propagation des savoirs et des idées à l’époque de la Réforme, aujourd’hui les combinaisons analogique/numérique du livre et de l’imprimé ouvrent également de nouveaux horizons pour la diffusion et l’accès à l’information, aux savoirs et aux œuvres. Quelles que soient les légitimes critiques que l’on peut lui adresser, Google semble un précurseur en la matière. Comme lui, des musées et des particuliers ouvrent des bibliothèques en ligne pour permettre à tout un chacun de consulter leurs collections d’ouvrages et de revues, dont certains sont parfois introuvables.

Ceci vaut également pour la recherche publique. Un mouvement Open Access se développe dans les Universités pour numériser et mettre à disposition des chercheurs, des étudiants et de tous gratuitement les revues et résultats de travaux universitaires jusqu’ici très privatisés. Une autre façon encore de perpétuer le papier, dont la mort a été annoncée bien des fois par le passé et qui reste, comme le fait remarquer Alessandro Ludovico, le médium le plus stable dans un paysage médiatique instable.

Par Christine Treguier

 

[1] Alessandro Ludovico est également critique des médias, enseignant à l'Academie des Arts of de Carrare (Italie) et a travaillé comme conseiller pour le projet de Magazine de la Documenta XII

[2] Herbert Marshall McLuhan, dans un livre écrit en 1962, «La Galaxie Gutenberg : face à l’ère électronique, les civilisations de l’âge oral à l’imprimerie», annonce la fin de la «Galaxie  Gutenberg» et sa mutation en «Galaxie Marconi» (du nom de l'inventeur de la télévision).

[3] Ivan Sutherland, chercheur au MIT (Massachusetts Institute of Technology) a développé en1963 le premier logiciel graphique interactif, Sketchpad, dont s'inspireront les pionniers de l'informatique et de la micro-informatique. Présentation du programme Sketchpad sur YouTube.

 

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