Livre et numérique, 25 années à s’observer

Une interview de Jean-Pierre Arbon, pionnier du livre numérique

L’aventure 00h00 (zéro heure)

En quoi était-ce impossible de réaliser chez Flammarion ce que 00h00 se donnait pour mission de faire ?

L’idée principale de 00h00 consistait à dire que le numérique n’était qu’un mode de transmission des textes. Déjà les nouveaux textes arrivaient sous forme de disquette, de fichiers. Ils étaient donc numérisés pour la plupart. L’idée, c’était d’explorer ce qu’était l’édition numérique en se fondant sur l’hypothèse que le texte allait être le premier contenu concerné par la révolution numérique. Hypothèse qui s’est avérée fausse, comme on le sait. Mais c’était notre hypothèse de départ. Et cette idée était impossible à mettre en œuvre dans le cadre d’une maison d’édition classique. D’une part, parce que l’économie du numérique mine évidemment l’économie du papier et, d’autre part, parce que l’édition classique avait peur et a toujours très peur de fragiliser la position des libraires, le numérique supposant la désintermédiation.

Par conséquent, on avait contre nous la production, les fabricants, les commerciaux, une grande partie des éditeurs. Il n’y avait pas d’hostilité franche ou frontale, mais en analysant la situation on voyait très bien qu’on ne pouvait faire de l’intérieur que des trucs ridicules par rapport à ce qui méritait d’être tenté. Quittant Flammarion, je n’ai eu aucune difficulté à prendre rendez-vous avec les éditeurs, et je leur ai dis : C’est exactement comme quand Henri Filipacchi a lancé le livre de poche en France il y a cinquante ans, nous allons être un éditeur dérivé. Vous avez le Poche, le Club, les traductions, c’est simple : vous rajoutez le numérique ! C’était ça l’idée de départ de 00h00.

Comment définiriez-vous 00h00 ? Comme un site Internet ?

C’était une maison d’édition qui fonctionnait sur Internet avec un catalogue en deux parties. Il y avait la réédition ou édition secondaire, et une partie d’inédits. J’avais été frappé par le fait que beaucoup de manuscrits ou de projets de livres très intéressants étaient refusés à la publication, leur rentabilité économique étant jugée trop problématique. Avec l’exploitation d’un nouveau mode de distribution, il y avait la possibilité de donner vie à des projets éditoriaux qui ne trouvaient pas leur débouché dans l’édition classique.

Et puis, petit à petit, ce volet d’édition originale a dévié vers la littérature hypertextuelle, vers des narrations qui étaient réellement spécifiques au support numérique. J’avais déjà été sensibilisé à cette question avec les cédéroms. En 1995, nous avions édité chez Flammarion le «Livre de Lulu» de Romain Victor-Pujebet. Ce projet, qui ne pouvait exister que sous cette forme, utilisait vraiment l’ordinateur, l’outil numérique, tout ce qu’on appelle le multimédia. Il a été déterminant pour moi et demeure encore à mes yeux un pur chef d’œuvre ! Donc, avec 00h00, je me suis dit, d’accord, tous ces bouquins c’est très bien, on va continuer à en faire, mais le plus intéressant c’est quand même d’identifier un nouveau genre, une nouvelle façon de raconter les histoires, de transmettre les connaissances. C’est ça qu’il faut qu’on essaie d’identifier ! Et ça s’est fait sous la forme d’une collection qu’on avait appelé «2003» et qui était justement sur la littérature hypertextuelle, sur les nouveaux types de narration.

À l’époque, 00h00 a soutenu le livre électronique alors même qu’il y avait encore beaucoup d’incertitudes sur la capacité du lecteur à entrer dans ce nouveau type de lecture...

Assez vite, on s’est rendu compte que le développement du marché qu’on prétendait ouvrir avec 000h00 avait un frein considérable, à savoir le problème de la lecture des supports numériques... On allait régulièrement aux Etats-Unis voir ce qui se passait, puisque tout se passait quasiment là-bas, et c’est ainsi qu’on a découvert les premières tablettes dédiées à la lecture. Il y en avait deux qui avaient été lancées en 1999 par deux start-up californiennes concurrentes : l’une qui s’appelait NuvoMedia et qui avait lancé le Rocket eBook et l’autre qui s’appelait Softbook Press et qui avait lancé le Softbook Reader.

Parallèlement à ça, il s’est trouvé que la bulle Internet a commencé à gonfler. AOL a racheté Time Warner qui, entre autres, était à l’époque le deuxième éditeur de livres au monde. Coup de tonnerre dans l’édition mondiale et française. Une société inconnue rachète d’un seul coup un monstre comme Time Warner !... Donc, panique à bord. Il faut qu’on s’intéresse au numérique !... Et en France, dans le radar, il y a quoi ?... Eh bien, il y a 00h00 ! En quelques jours tout le monde nous a proposé de nous racheter. Lagardère, Vivendi, France Telecom, la Fnac... C’était assez vertigineux ! On s’est dit que dans ces conditions on allait certainement vendre. De plus, on avait la sensation que les choses allaient durer bien plus longtemps que prévu et qu’on n’aurait jamais les ressources pour durer le temps nécessaire. Il fallait donc s’adosser à un groupe financier avec des moyens... D’où l’idée d’une association qui nous apporte une technologie de lecture numérique qui tienne la route, du type du Rocket eBook !

.../...

Commentaires