Livre et numérique, 25 années à s’observer

Une interview de Jean-Pierre Arbon, pionnier du livre numérique

L’époque Flammarion

Comment êtes-vous entré dans le monde de l’édition ?

Ma formation, c’est HEC et Sciences Po. Quand j’ai cherché du boulot pour la première fois, spontanément je me suis tourné vers l’édition. Les rares réponses que j’ai obtenues ont toutes été négatives. C’est ainsi que je suis entré chez Synthélabo, dans l’industrie pharmaceutique... Dix ans plus tard, alors que je m’interrogeais sur la suite de mon parcours, l’édition est revenue. J’ai appris que Flammarion cherchait un directeur général. J’ai postulé et j’ai eu le poste. C’était en avril 1988.

À l’époque, le Salon du Livre était en avril et avait été déplacé pour la première fois du Grand Palais à la porte de Versailles. Charles-Henri Flammarion m’avait dit : «Tout le monde sera au Salon, je vous présenterai à ce moment-là»... Tout ça semblait parfait. Mais entre-temps, Le Canard Enchaîné annonce ma nomination dans un entrefilet disant : «Un nouveau directeur général chez Flammarion, l’édition doit être bien malade pour prendre quelqu’un qui vient de la pharmacie !». Françoise Verny, qui était à l’époque la papesse de l’édition, apprend mon arrivée comme ça. Le soir de l’inauguration, où j’étais censé faire la connaissance de tous les éditeurs, elle était affalée dans le fond du stand, on va la chercher, on me présente enfin : Françoise, voici Jean-Pierre Arbon... Elle me tend la main, puis retire sa main !... Elle me regarde et me dit : «Je ne vous aime pas ! Vous ne connaissez rien à l’édition ! Vous allez faire du management, des conneries ! Je sens que je ne vous aime pas !» Et hop ! Elle est repartie !... Voilà comment tout de suite le problème a été bien posé !...

Vous étiez perçu comme un gestionnaire, quelqu’un en dehors du sérail, au fond...

Évidemment, je n’acceptais pas le point de vue qu’il n’y avait rien à faire, que c’était forcément les gens qui sont tombés dans la marmite à faire des bouquins quand ils étaient petits qui devaient uniquement s’en occuper... Je pensais que certaines approches entrepreneuriales méritaient d’êtres tentées. Je me donnais donc comme mission de «plier la gestion à la création» – et pas l’inverse ! De mettre de la gestion sans trop brutaliser, sans stériliser la bête !...

Juste une semaine après mon arrivée, il y a eu un incendie dans les entrepôts, tout a brûlé. Happé par ce problème, je ne me suis pas du tout mêlé de la gestion de la maison d’édition proprement dite. Je n’ai pratiquement pas vu Françoise Verny pendant six mois... Et un soir, elle débarque dans mon bureau et me dit : «J’aimerais bien qu’on puisse discuter tous les deux un de ces jours»... Je dis oui. Quand vous voulez. Elle me répond : «Pourquoi pas tout de suite ?»... il était six heures, l’heure de son fameux whisky. Ok, très bien, allons-y !... Deux heures plus tard, sur le trottoir, reprenant la conversation où elle l’avait laissée six mois plus tôt, elle me dit : «Je vous aime bien !... tout le monde m’a dit que votre porte est toujours ouverte ! Alors, je vous aime bien ! Parce que c’est ça qu’il faut !»... Et c’est vrai que chez Flammarion il y avait encore des doubles portes capitonnées et que ma première décision, très symbolique, avait été de faire démonter une sorte de feu rouge/feu vert qui existait à l’entrée de mon bureau... Et par la suite, Françoise Verny et moi, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde.

Au sein de Flammarion, quels ont été vos premiers rapports avec ce monde du numérique, au sens large du terme ?

J’ai toujours été fasciné par le numérique. Je m’y suis toujours intéressé, dès que sont apparus les premiers ordinateurs, les TRS 80, les premiers tableurs, etc... Quand je suis arrivé chez Flammarion, j’ai immédiatement acheté un micro-ordinateur, c’était le premier de la maison. Il y avait bien un premier poste de travail de PAO qui avait été mis quelque part mais personne ne savait vraiment s’en servir... Donc, le début, ça a été la PAO, puis le développement de la micro-informatique au sein de Flammarion. Ensuite est apparu, je crois que c’était en 1991, le CDI, le Compact Disc Interactif. On a été, je pense, le premier éditeur à faire un CDI qui était assez ambitieux et qui nous a coûté d’ailleurs une fortune ! C’était un CDI sur l’astronomie, Flammarion oblige !, qui consistait à avoir une carte du ciel, à pouvoir la paramétrer, à pointer sur une étoile, ce genre de choses... Enfin sont arrivés les cédéroms et nous avons été, là encore, parmi les premiers à nous lancer de manière significative dans ce nouveau support.

Le département multimédia a été une structure assez importante chez Flammarion pendant environ trois ans, à peu près jusqu’à mon départ. J’en avais confié la direction à quelqu’un de très talentueux, Bruno de Sa Moreira, avec qui je me suis très bien entendu. Et peu à peu, au cours de nos nombreuses conversations, nous avons pris conscience ensemble qu’il y avait des choses qu’on ne pourrait jamais faire dans le cadre d’une maison d’édition classique... C’est ainsi que nous avons pris la décision de créer 00h00 (Zéro heure) en 1998.

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