Livre et numérique, 25 années à s’observer

Une interview de Jean-Pierre Arbon, pionnier du livre numérique

De la gratuité et des questions de droits d’auteur

À plus long terme, selon vous, où allons-nous en ce qui concerne le marché du livre, ou plutôt d’ailleurs l’offre de lecture par les acteurs du livre et d’autres ?

Je pense que le flux, la logique du numérique, est une logique d’audience et donc, in fine, de pub ! Et je crains fort que la logique ultime de tout ça, ce soit que le contenu devienne gratuit ! La richesse se fait désormais par l’audience et la pub. On rentre dans un système où tout devient média. Grosso modo, c’est ce qui se passe pour la musique. Je pense qu’il s’agit d’une révolution totale et que rentrer dans cette logique du numérique va peu à peu faire subir la même révolution à l’édition, même si elle peut prendre beaucoup plus de temps que ce qui s’est passé dans le monde de la musique, qui a globalement très mal géré le passage au numérique.

Pour vous, il y aurait une recomposition de l’édition en perspective ?

Sans doute, même si très lentement et en préservant des poches de résistance forte, car c’est une logique où effectivement la valeur se crée très différemment. La rémunération ne se fait plus sur les ventes, elle se fait sur l’audience qualifiée qu’on arrive à générer. C’est un modèle qui n’a rien à voir avec celui qui est maîtrisé depuis des décennies par l’édition. Ce qui signifie de changer de métier ! Ce ne sont plus du tout les mêmes «process», les mêmes compétences ni les mêmes usages. Bien sûr, il faut mettre un bémol à tout ça. Là, je force le trait, j’exagère un peu pour montrer qu’il ne s’agit pas d’une petite évolution tranquille à laquelle on s’expose, et surtout qu’à terme, le numérique ne se jouera pas avec les règles du papier, et que vouloir s’imaginer qu’on commence à maîtriser le numérique parce que, pour l’instant, juridiquement, on a réussi à transposer un certain nombre de règles de l’ancien monde, celui de l’objet matériel, dans le monde de l’objet immatériel, ça je pense que c’est une illusion...

Vous pensez en particulier à la question des droits d’auteur ?

Oui. Sur ce registre, au regard de ce qui s’est passé sur la musique, il y a une réflexion à avoir sur les droits d’auteur. Le principe même d’une loi comme la loi Hadopi me paraît absurde. En fait, l’idée qu’il faudrait faire payer le consommateur final pour les droits d’auteur est une idée qui, certes, techniquement, économiquement parlant, est valide, puisque c’est ce qui se passe aujourd’hui lorsqu’on achète un CD ou un livre papier. Mais ce n’était pas là le principe du droit d’auteur…

Quand Beaumarchais invente le droit d’auteur, c’est qu’il avait écrit des pièces qui marchaient très bien, comme le Mariage de Figaro ou le Barbier de Séville, que les théâtres mettaient en scène et faisaient jouer ses pièces, et qu’il ne touchait lui-même, en tant qu’auteur, pas un sou de ces représentations. Ce sont les directeurs de théâtre qui choisissait, montaient les pièces, faisaient payer les gens qui venaient, et gagnaient plein d’argent dont l’auteur, en l’occurrence Beaumarchais, ne voyait pas un centime. Car ce n’était pas prévu, ce qu’il trouvait fort de café. Il a donc conçu un droit pour permettre aux auteurs des pièces de toucher une rémunération de la part de ces directeurs de théâtre faisant de l’argent grâce à leurs œuvres… Son raisonnement c’était : si quelqu’un tire profit de mon œuvre, alors moi, je veux quand même en avoir une part. Mais il n’a pas dit que celui qui venait voir la pièce devait tout payer.

La question, aujourd’hui, c’est donc : dans le numérique, qui sont les directeurs de théâtre ? Qui sont ceux qui tirent profit de l’offre de biens culturels disponibles en version numérique ? Et c’est clair que là, on va trouver tout de suite les fournisseurs d’accès, les fournisseurs de machines, tous les grands acteurs et opérateurs, comme Apple, Google et compagnies, qui, maîtrisant toutes les recherches, les bases clients, vont avoir moyen d’en tirer profit par de la pub et tout un tas d’offres ciblées… Cette idée de faire payer le consommateur a été très mauvaise dans la musique d’ailleurs, dressant les musiciens contre leur public, du genre : c’est comme si vous entriez dans une boulangerie pour voler les baguettes. Ce n’était pas du tout ça…

Et ce d’autant plus que les biens numériques, les livres numériques par exemple, ont cette particularité de ne pas être des biens rares. Ce sont des biens dits non rivaux : je ne les perds pas lorsque je les donne, alors qu’un livre papier, je ne l’ai plus si je vous le donne…

Ce qui fait que dans une théorie économique classique de la valeur, la valeur du bien numérique est égale à zéro, puisque l’objet peut se reproduire à l’infini…

Exactement… C’est donc que la théorie classique de la valeur, qui a valu dans l’ancien monde, si on peut l’appeler ainsi, ne fonctionne plus telle quelle dans le nouveau monde du numérique… D’où l’idée aussi, chez les précurseurs du droit d’auteur, qu’il n’y non seulement ce principe de partage du profit de l’exécution des œuvres de ces mêmes auteurs, mais aussi ce principe du partage, de l’accès au large public des œuvres pouvant à terme participer du bien commun, au bout d’un certain temps… L’enjeu donc, si l’on parle des offres de lecture de demain, ce sont peut-être des systèmes de menus, comme celui mis en place par Radiohead pour son album In the Rainbows, avec une large gamme de produits, depuis le simple titre numérique de base, gratuit, ou ouvert au paiement selon le désir et le moyen de chacun, et de vrais coffrets de vinyles avec reproductions d’images, d’objets physiques plus luxueux, à un prix plus élevé bien sûr. On doit donc redéfinir ce qui fait valeur dans une chanson, dans un texte… Ce sont des questions qu’on doit se reposer, si possible de façon plus intelligente que dans la musique…

Oui, ce serait souhaitable, mais c’est difficile. Car la seule pompe économique du monde de l’édition, c’est justement et uniquement le droit d’auteur. C’est le partage entre un éditeur et un auteur des droits générés par l’exploitation d’une œuvre. A partir du moment où ce point ne fonctionne plus, où ce gisement n’existe plus, parce que la géologie du marché est totalement bouleversée, on ne sait quelle autre solution trouver pour qu’un nouveau système se mette en place au bénéfice de tous… C’est pourquoi j’insiste beaucoup sur l’esprit de départ du droit d’auteur : moi je suis un créateur, il y a des gens qui ont envie de me lire ou de m’écouter. Je le fais parce que j’ai envie, j’ai besoin de le faire, je ne cherche pas nécessairement à en tirer un revenu. Avant le droit d’auteur, personne n’écrivait pour toucher ses droits d’auteur. Platon n’a jamais écrit pour gagner de l’argent grâce à ses publications, comme auteur… L’idée c’est : je fais ça, mais si quelqu’un pense que mon œuvre a de la valeur, peut attirer un public, ce qui va lui permettre de gagner de l’argent, en ce cas il est légitime que j’en profite aussi un peu. Quels sont les mécanismes à mettre en œuvre pour ça ? C’est vrai que pour l’instant, nous sommes dans un univers qui n’est pas stabilisé, qui est mouvant, mais grosso modo, en 2013, il faudrait faire payer Apple, Google, Amazon, les fournisseurs d’accès Internet, les fournisseurs de machines, qui font du profit sur le numérique. Principe simple : si les contenus sont offerts gratuitement, mais qu’il y a quelqu’un qui fait payer, ce quelqu’un doit rémunérer ceux grâce auxquels cela fonctionne, qui alimentent le panier…

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