Livre et numérique, 25 années à s’observer

Une interview de Jean-Pierre Arbon, pionnier du livre numérique

Le livre électronique, première génération

Finalement, 00h00 est racheté par Gemstar et devient le concurrent de Cytale, l’une des premières entreprises françaises à avoir conçu une liseuse électronique...

Oui. Pour le Salon du Livre de l’année 2000, Bruno de Sa Moreira avait eu l’idée de proposer aux organisateurs de faire une exposition consacrée à la lecture à l’heure numérique, et ce fut un énorme succès professionnel et médiatique. Tout le monde était là, Microsoft et Xerox compris, sortant leurs prototypes, logiciels ou matériels de lecture numérique, les premiers échantillons de papier électronique, etc.

Naturellement, le gars de NuvoMedia, lanceur du Rocket, se trouvait là aussi. Mais six mois plus tôt, NuvoMedia venait d’être racheté, tout comme Softbook, par une société américaine appelée Gemstar pesant je ne sais combien de milliards de dollars. Notre interlocuteur, désormais, c’était donc Gemstar ! Une boîte cotée au Nasdaq, dirigée par son fondateur, Henry Yuen, un Chinois. Il avait été le premier à concevoir les guides de programme interactifs pour la télé ; sa stratégie c’était le numérique associé aux activités de loisirs... Bref. On finit par rencontrer Henry Yuen et Gemstar rachète 00h00. L’ambition de Gemstar était de lancer le ebook aux Etats-Unis fin 2000, puis en Europe fin 2001. Nous, avec nos connexions, on devait être la tête de pont de ce lancement.

C’est ainsi que 00h00 s’est trouvé embarqué dans ce pari. Au départ, en tant qu’éditeur, 00h00 a soutenu Cytale, et ensuite, en tant que filiale à 100% de Gemstar, nous sommes devenus, en théorie, concurrents. Car en pratique - c’est ce que comprenait très bien Eric Orsenna par exemple - c’était de mon point de vue un formidable atout d’être deux pour ouvrir ce nouveau marché !... Voilà comment on a complètement basculé du côté du livre numérique. Du coup, on a cessé l’activité d’édition. C’est la deuxième étape de l’aventure 00h00.

Il y avait donc deux ebooks sur le marché ?

En fait, trois. Le Cybook de Cytale et les deux lecteurs de Gemstar construits par Thomson, mais qui n’ont jamais été lancés en Europe. Ils ont été lancés aux Etats-Unis. Ils se sont ramassés là-bas pour des raisons qui étaient assez prévisibles. Le public non spécialisé ignorait tout de ce nouvel outil et tout le travail d’information autour du produit avait été complètement négligé.

Ce qui intéressait Gemstar, Henri Yuen en particulier, c’était de contrôler la propriété intellectuelle, de récupérer tous les brevets et de confier la fabrication et la commercialisation sous licence à des gens dont c’est le boulot : Thomson, Philips, Sony, etc... Et le premier à s’être lancé dans l’aventure a été Thomson Multimedia. La commercialisation des premiers ebooks, des premiers «readers» par Thomson – le REB 1100 et le REB 1200 – s’est faite chez les revendeurs d’électronique grand public aux Etats-Unis. Ils en ont vendu 60 000 ou 70 000, quelque chose comme ça, ce qui a été considéré comme un échec. Du coup, on a reporté le lancement en Europe et puis l’histoire s’est emballée, Gemstar s’est fait racheter par Murdoch, Henry Yuen s’est fait débarquer et la bulle a éclaté ! Enfin tout ça est un peu mort de sa belle mort et cette première génération de livres numériques s’est arrêtée pour diverses raisons qui tiennent à la fois à de logiques économiques et éditoriales mais aussi d’usage...

Cet échec aurait-il pu être évité ?

Personnellement, je pense que l’erreur première a été de s’attaquer directement au marché grand public. Je pense qu’il y avait un marché à prendre qui était un marché de lecture professionnelle, et notamment des bibliothèques. Tant qu’on n’arrivait pas à faire baisser les prix, que le coût de fabrication de ces machines demeurait trop élevé, c’était la stratégie que je défendais. Sans oublier la question du design. Il fallait vraiment sérieusement investir en R&D sur l’appareil lui-même.

Pour ma part, j’étais convaincu qu’il y avait un marché professionnel à prendre, que c’était vers ça, d’abord, qu’il fallait aller. On avait fait beaucoup d’études dans les bibliothèques, ici, en France, très pointues, dans la région Rhônes-Alpes particulièrement, et c’est vrai que les réactions étaient dans l’ensemble très positives, pas mal de bibliothèques étaient prêtes à jouer le jeu ! Au fond, avant de viser le grand public, il fallait en premier lieu construire l’écosystème qui n’existait pas à l’époque, avoir une stratégie qui nous permette de construire un marché à l’issue de trois, cinq, dix ans, c’est-à-dire avancer par paliers, pas à pas... Sans négliger l’aspect de formation, d’évangélisation du public. Bon. Ça ne s’est pas fait. Du coup, avec le report du lancement de Gemstar puis l’éclatement de la bulle Internet, j’ai changé de cap. Je me suis mis à écrire beaucoup de chansons et tout ça m’a mis en contact avec tous ces gens du spectacle, de la scène, et voilà ! Pof ! ça m’a fait dévier ! A 50 ans, je suis devenu chanteur !

.../...

Commentaires