Livre et numérique, 25 années à s’observer

Une interview de Jean-Pierre Arbon, pionnier du livre numérique

Livre électronique : le retour !

Depuis quelques années, on reparle du livre électronique. C’est en quelque sorte une renaissance, qui justifie d’ailleurs le rôle de conseiller en la matière que vous exercez encore ici et là…

Plusieurs raisons expliquent ce retour du livre électronique. Il y en a deux principales. La première c’est qu’on a vu depuis une dizaine d’années tout le bouleversement du numérique dans la musique et maintenant dans le cinéma. C’est donc assez logique que le livre, qui jusqu’à présent était relativement épargné, soit emporté à son tour dans ce mouvement. La deuxième raison, c’est qu’il y a maintenant les tablettes tactiles comme surtout l’iPad ainsi qu’une nouvelle génération d’appareils de lecture basée sur ce qu’on appelle l’encre électronique ou le papier électronique. Autant d’appareils, tablettes ou liseuses, qui n’ont effectivement rien à voir avec les premières machines. Il y a un saut qualitatif dans le support de lecture. Si l’on montre les premiers dinosaures et les nouveaux petits mammifères qui sont apparus depuis quelques années, c’est vrai que c’est assez sensiblement différent. Aujourd’hui, il y a cette idée qu’on s’est rapproché de la solution technologique. De plus, ces tablettes sont de plus en plus ouvertes. On peut charger soi-même ses propres fichiers.

Certes, le livre électronique est présent comme jamais, mais sans la promesse d’un autre type de livre, très différent de l’ancien, se donnant comme objectif de transcender le mode de lecture classique… En tout cas, entre la promesse d’un autre type de lecture et sa réalité, il y a encore un fossé, non ?

Oui, il y a un gros fossé, parce qu’il y a plusieurs façons d’arriver à une offre de lecture spécifiquement numérique. Il y a une première réflexion sur le format et la longueur de la lecture : qu’est-ce qui apparaît à l’écran, par rapport à ce qui apparaît sur papier… A mon avis, l’un des problèmes, lorsqu’on est habitué au livre et qu’on passe au numérique, c’est qu’on perd dans le numérique la notion d’épaisseur. On ne sait pas où l’on en est d’un ouvrage, alors que l’on voit en permanence où l’on en est dans un bouquin de 600 pages… On les voit, les 100 pages qui restent, dans un livre de papier… Il y a une dimension d’appréhension globale de l’objet à lire, liée à son épaisseur et selon moi très importante, ne serait-ce que dans le repérage de nos lectures, qu’on perd avec le numérique.

Après, il y a effectivement cette question de ce qu’on avait appelé dans les années 2000 les nouvelles écritures, l’hypertextualité, le côté multilinéaire… ça, c’est vrai que je n’ai rien vu de vraiment convaincant de ce côté là depuis le «Livre de Lulu» de Romain Victor-Pujebe en 1995, dont j’ai déjà parlé. Je crois que l’une des difficultés, quand on fait de l’hypertexte, par exemple une fiction interactive, c’est qu’on a tendance à déléguer au lecteur une responsabilité dont il ne veut pas. S’il a envie qu’on lui raconte une histoire, ou qu’on l’accompagne dans l’univers mental d’un penseur, d’un philosophe, il ne veut pas faire lui-même faire les liens, opérer les connexions, piloter le chemin de découverte. Il en a toujours la liberté, mais il ne faut pas que l’œuvre soit fondée là-dessus. C’est une difficulté majeure. Tout ce qui, dans l’économie numérique, consiste à reporter sur le lecteur, l’auditeur, le consommateur final, des choix qui, auparavant, étaient ceux des éditeurs de livre, ou des producteurs de musique, et penser que c’est au niveau de l’utilisateur final qu’on va choisir les bons manuscrits, ou identifier les meilleures chansons, je n’y crois absolument pas. Je pense que c’est un métier, qui demande un temps fou, et du coup, on submerge le lecteur… On ne peut pas s’en remettre au lecteur pour piloter un univers qu’il ne connaît pas…

En ce sens, c’est complètement différent à ce qui se passe dans un jeu vidéo, ou la part de celui qui joue est bien plus forte. Sans lui il n’y a pas d’histoire. Ce qui est possible avec le jeu vidéo est donc impossible avec la littérature ou les essais ?

Je ne sais si c’est définitivement impossible. Mais aujourd’hui, je ne vois pas d’exemple réellement convaincant de ça. Qu’est-ce qu’on recherche ? Si l’on recherche du jeu, de l’interaction, de l’aventure, de l’essai erreur, on est dans un contrat différent. On propose à la personne de se perdre, d’explorer elle-même, et c’est pour ça qu’elle vient. Quand on est dans un univers littéraire, romanesque, ou de savoir, on ne vient pas pour jouer et pour se perdre, mais pour entendre une histoire, pour s’informer, se cultiver, apprendre, réfléchir. On ne vient pas pour explorer un univers en induisant les règles, les clés de cet univers au fur et à mesure de la découverte du jeu… En théorie, c’est peut-être possible, mais ce n’est pas encore convaincant…

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