Livre et numérique, 25 années à s’observer

Une interview de Jean-Pierre Arbon, pionnier du livre numérique

Une nouvelle relation avec les lecteurs ?

Même si le contrat de départ avec le lecteur du ebook est le même qu’avec le livre de papier, le lien entre lecteur et auteur, ou lecteur et éditeur que permet le numérique est beaucoup plus fort qu’avec le papier, non ?

Oui, il y a là une différence énorme. L’une de mes idées, c’est qu’avec le numérique on est en contact avec le client final. Les éditeurs devraient valoriser la relation avec l’acheteur et si possible l’organiser autour de communautés thématiques ciblées. On peut, quand on commercialise des objets culturels de façon numérique, connaître exactement qui est le lecteur, qui est le consommateur final de ce qu’on propose. Pour rester dans le livre, du point de vue de l’édition et des éditeurs de livre, c’est une révolution à laquelle ils ne sont absolument pas préparés. Dans le monde de l’édition, on ne sait pas qui sont les acheteurs des livres qu’on produit. On les vend à un libraire, par l’intermédiaire d’un distributeur, et le libraire à la limite connaît ses clients, mais jamais l’éditeur ne les connaît. Toute la relation de connaissance directe des clients que permet le numérique, via les bases de données, avec un tas d’outils très performants de guide comme ceux qu’utilise parfaitement Amazon et tous les commerçants en ligne, ne correspond absolument pas au métier d’éditeur aujourd’hui. L’éditeur ne partage pas cette idée que la valeur est moins dans son offre de produit que dans sa maîtrise de la relation à son client. Or c’est quand même vers ça qu’on bascule avec le numérique…

C’est ça qui explique peut-être également le prix des livres du numérique, et un modèle qui, dans le numérique, s’est contenté de reproduire « au moins pire » ce qui existait auparavant dans l’écosystème du livre papier…

C’est vrai. Et là, je suis assez partagé. Il y a quelques années, je pensais que c’était une erreur de la part des éditeurs de ne pas se lancer plus franchement et plus généreusement dans l’aventure numérique. Aujourd’hui, je crois que c’est tellement difficile, tellement éloigné de ce qu’ils savent faire, du savoir-faire qu’ils maîtrisent, que je me dis qu’au fond cette guerre de retardement que les professionnels de l’édition mènent est peut-être leur solution la moins mauvaise, sachant qu’à bien plus long terme, tout le monde mourra de sa belle mort. Ne pas précipiter cette évolution, ne pas se jeter dans un univers dont ils ne maîtrisent pas les règles du jeu me semble important.

Et concernant le monde de l’édition, est-ce que l’hostilité perdure ou bien assiste-t-on, là aussi, à une sorte de basculement ?

Je ne parlerais pas d’hostilité franche de l’édition par rapport au numérique, non... Je dirais que l’attitude dominante reste peut-être encore : «Qu’est-ce qu’on fait de ça ? Comment peut-on avancer sans remettre en cause notre écosystème ?»... Ce qui est, dans une logique strictement économique et à moyen terme, parfaitement fondé. Alors, évidemment, comme vous le suggérez, il y a ce souci du prix du livre numérique, qui ne peut selon moi que baisser peu à peu… Je me souviens par exemple qu’en septembre 1999, 00h00 avait sorti «La domination masculine» de Bourdieu avec le Seuil. Lors de sa parution en librairie, on l’a sorti en numérique à deux tiers du prix je crois, 65% maximum du prix du papier ! Ce qui a donné lieu à une levée de boucliers de la part des libraires, bien entendu. Et ce livre a été numéro 1 des ventes au Seuil pendant plusieurs semaines. Donc, à l’époque il y a quand même eu des tentatives qui étaient plus «couillues», pour parler vulgairement... y compris de la part de grands éditeurs ! Mais ça évolue…

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