Livre et numérique, 25 années à s’observer

Une interview de Jean-Pierre Arbon, pionnier du livre numérique

Des usages et de «l’ordinateur de papier» du futur

On voit bien qu’à court terme, le marché du livre va peu changer, mais en se projetant, le livre numérique de demain va-t-il vivre dans ce même écosystème ou dans un écosystème complètement différent, qui d’ailleurs proposera moins des livres comme dans une librairie que de multiples offres de lecture ?

On voit que, pour la musique, énormément de choses ont basculé. L’objet physique, il est resté pour le classique, un peu pour le jazz. Mais aujourd’hui, si nous avons des enfants d’une vingtaine d’années, cela ne nous viendrait pas à l’idée de leur offrir un CD. Ça les emmerde. Ils n’écoutent plus de la musique comme ça. Il faut un accès permanent, l’écouteur dans les oreilles, l’iPad, l’iPod, le téléphone dans la poche. Il y a une bascule qui s’est faite. Pour la lecture, c’est beaucoup moins évident, car la question qui se pose, c’est celle du confort de lecture en mode numérique, par rapport au livre papier sur ce territoire d’excellence du roman, de l’essai, du document. Cette espèce de format qu’est le papier est quand même très souple, très léger, très maniable, très confortable. Moi, j’ai toujours eu tendance à penser, même du temps de 00h00, et nous en avons beaucoup parlé avec Eric Orsenna, à l’époque où il faisait la promotion de la première liseuse de Cytale, que sur ce cœur, le numérique était un complément. Qu’il n’y avait pas opposition ni même choix à faire entre livre numérique et livre papier, mais complémentarité. J’ai commencé tel gros bouquin, je pars en voyage, je vais passer 4 heures dans le train, plutôt que de prendre ce gros pavé, pourquoi ne pas partir avec son édition numérique qui prendra pour moi bien moins de place et me permettra de le finir ?

L’idée serait qu’on achète un accès à une œuvre quand on achète un livre. Je trouverais bien, quand j’ai acheté un livre papier, d’accéder si j’en ai envie à sa version numérique sur ma tablette ou sur mon smartphone. Ne pas opposer les deux. Simplement, il y a des conditions de lecture qui font, que selon les situations je serai plus à l’aise avec le bouquin ou sa version numérique… Quand on a lancé la première génération de ebook aux Etats-Unis, la première motivation d’achat des quelques dizaines de milliers qui se sont vendues, c’était la capacité d’ajuster les tailles de caractère, car le lectorat est vieillissement. Grossir la taille des lettres ce n’est pas négligeable. La deuxième motivation, c’était de lire la nuit sans allumer la lumière, donc sans réveiller sa femme ou son mari, parce qu’on a une insomnie et qu’on décide de lire plutôt que de tourner dans son lit. Ça, ce sont typiquement des usages que le numérique permet de façon très facile, mais qui ne sont pas établis, pas rodés pour l’instant car il y a une espèce d’opposition entre les deux, surtout quand il faut acheter quasiment au même prix le livre numérique après avoir acheté sa version papier…

Finalement, la conclusion de ce que nous nous disons, c’est que la clé, c’est l’usage ? Ce sont les usages en construction de notre lecture numérique…

Oui, les usages, mais au sens large : est-ce qu’il y a effectivement un service, un confort de lecture apporté par la forme numérique, que n’apporte pas le papier et qui justifie le développement du marché. Moi je pense que c’est ça qui sera le moteur principal, parce que toutes les réflexions qu’on a pu faire sur la forme d’écriture, la forme littéraire, les schémas narratifs, tout ce qu’on peut en théorie imaginer autour d’une production littéraire spécifique en numérique, me paraît plus hypothétique…

L’usage de base, c’est quand même de prendre un bouquin et de lire ce bouquin aussi simplement, aussi aisément que possible. Le confort de lecture, avec tout ce que cela suppose, voilà le premier enjeu ! On ne va pas, à mon avis, inventer des choses révolutionnaires ! Qu’est-ce qui facilite la lecture ? Autre exemple : je me souviens avoir lu des dizaines de livres en anglais... Avec le Rocket, et je trouvais ça génial, on avait implanté un petit dictionnaire. Quand il y avait un mot en anglais que je ne connaissais pas, il me suffisait d’appuyer dessus avec le doigt et la traduction s’affichait immédiatement ! C’est vraiment le genre de chose qui est de nature à développer un marché pour le numérique, et sans doute des usages différents...

La chose que vous disiez en 2008 et que me semble encore juste en 2013, sur ce terrain, c’est quand même l’utilité du support de lecture numérique pour travailler sur les textes, en particulier pour toutes les professions, vous en tant qu’auteur de vos chansons, comme les professeurs, les journalistes ou encore les étudiants ou certains cadres…

Oui, c’est juste. Mais au-delà, je vois très bien l’usage général qu’on peut avoir d’un accès permanent à sa bibliothèque numérique, et pas simplement à sa bibliothèque, à toutes les œuvres disponibles, avec choix de les prendre en papier ou en numérique. Ça, ça me paraît un vrai service sur lequel le numérique apporte une vraie valeur ajoutée par rapport au papier… Entre parenthèses, je trouve que tous les procès qui sont faits à Google sur la numérisation des fonds des bibliothèques me semblent assez exagérés. On peut comprendre que les éditeurs n’apprécient guère que des livres encore sous droits, et qui sont disponibles et en vente, soient accessibles en intégralité gratuitement sur Google. En revanche, quand le livre n’est plus disponible, la numérisation par Google est un vrai service. Pour tous les gens qui font un minimum de recherches, c’est très frustrant de savoir qu’il y a un livre, existant sous forme numérique, dans lequel se trouve le chapitre, le passage, la citation qu’on aimerait avoir, et de réaliser qu’on ne peut pas l’obtenir parce que les éditeurs s’y opposent. Je trouve que ça, aujourd’hui, ça devient abusif…

On retrouve là la question de l’usage des multiples formats du livre…

Ce qui est intéressant, là, c’est que, sur la notion même de droit d’auteur, cela supposerait d’acheter 10 lignes, 3 pages de tel ou tel livre, donc à saucissonner le droit d’auteur, à le partager… Il y aurait là toute une mécanique à mettre en place, sur le plan comptable, mais surtout qui semblerait contraire à un certain usage du droit d’auteur allant avec le refus de saucissonner les textes… Il va, je crois, y avoir une demande grandissante, à laquelle la simple transposition des anciennes règles du jeu va selon moi faire obstacle…

Et les supports dans tout ça ?

Au fond, ce qui arrive, aujourd’hui, cette nouvelle génération de machines à encre électronique ou papier électronique, qu’est-ce que ça veut dire, qu’est-ce que ça signifie, à terme ? Ce n’est pas le ebook, ce n’est pas le livre numérique, il ne s’agit plus de ça ! Ce qui arrive c’est l’ordinateur de papier ! Ou de plastique ! C’est-à-dire que l’écran d’ordinateur et l’ordinateur lui-même vont devenir à terme une simple feuille de plastique ! A partir de là, la convergence devient complètement naturelle ! On aura un objet flexible, un écran souple qu’on déroulera. On pourra téléphoner avec, on pourra lire des bouquins avec ou écouter de la musique, on pourra faire plein de trucs sur un p’tit machin !... Tout en un ! Voilà ! C’est vers ça qu’on va ! Ou tout cas c’est l’une des voies les plus probables…

Les deux interviews, de 2008 et 2013, ont été réalisées par Yvon Le Mignan et Ariel Kyrou.

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