Un des écrans de présentation de l’application Love Art sur iPhone de la National Gallery.

Les musées se mettent au virtuel

Des puces RFID à la réalité augmentée, le numérique ouvre de nouvelles dimensions aux collections

Le musée reste d'abord et avant tout un lieu culturel à découvrir «physiquement»... Mais depuis quelques années, l'apport des nouvelles technologies lui permet de s'enrichir à la fois en amont et en aval de la visite, et de plus en plus pendant celle-ci... Au point que l’on voit se préciser la perspective de ce que pourrait être un «musée digital».

Dès aujourd’hui, les sites Web, les smartphones et autres tablettes et ordinateurs de poche, la RFID ou des concepts comme la «réalité augmentée» transforment aujourd’hui la médiation muséographique.

Il y a les expériences du «Grand Versailles Numérique» pour enrichir par le virtuel les parcours à l'intérieur du Château comme dans les jardins. Il y a aussi les initiatives pilotées par Bernard Stiegler au Centre Pompidou et les nombreuses expériences du Louvre, dont son Museum Lab de Tokyo, très en pointe et dès la fin 2012 le Louvre Lens. Mais au-delà de ces modèles forts, c'est dans des musées du monde entier, du Guggenheim de Bilbao au MoMA de New York, en passant par le plus discret Musée des Sciences de Bergen en Norvège, que se vit, au présent, un peu du futur de la muséographie. Tour d'horizon partiel et partial…

Les podcasts et la 3D du Guggenheim Bilbao

Le Web, c'est une évidence, est devenu un outil privilégié pour la communication et la transmission du savoir à l'extérieur de l'enceinte physique du musée. Internet offre des possibilités de médiation inédites à destination de publics très divers : touristes, artistes, étudiants, journalistes et autres curieux... Le spectre est large. D'où la nécessité de créer des contenus  attractifs en ligne, accessibles au plus grand nombre comme au public averti ou désireux de l'être...

Le site Internet du Guggenheim Bilbao, décliné en quatre langues (espagnol, basque, anglais et français), en est un parfait exemple. Bien sûr, le musée joue sur son atout maître, à savoir son étonnante architecture, célèbre dans le monde entier... Une visite 3D permet de découvrir le fantastique vaisseau en peau de titane imaginé par Frank Gehry et d'en découvrir les œuvres phares : les sept sculptures composant «La Matière du temps» de Richard Serra, l'installation «Fontaines de feu (et brouillard)» d'Yves Klein,  «Les Tulipes» de Jeff Koons sur la terrasse, la fameuse «Maman» de Louise Bourgeois de presque dix mètres de haut...


L'architecture du musée, telle que mise en valeur sur le site du Guggenheim Bilbao grâce à pas mal d’images, notamment en 3D.

Surtout, point fort du site, dès la page d'accueil on peut accéder à une très riche sélection de podcasts audio, pour l'essentiel en téléchargement libre (tous traduits dans la langue choisie par le visiteur virtuel)... On peut y puiser à sa guise, au gré de ses intérêts, ou se laisser conduire par le hasard et la magie des titres (parfois très énigmatiques) et découvrir ainsi les trésors du musée... De très nombreuses vidéos sont également visibles sur le site. Elles sont autant de fenêtres ouvertes sur les œuvres et les artistes, comme sur l'aventure du bâtiment lui-même.

Par ailleurs, la Fondation Guggenheim développe des modules interactifs autour des expositions temporaires qui sont des petits bijoux de conception. Ainsi celui consacré à l'exposition Brancusi-Serra qui s'est déroulée du 8 octobre 2011 au 15 avril 2012)... Véritables sites dans le site, ceux-ci proposent des éclairages très fouillés et méritent largement le détour hors de toute actualité.

La National Gallery de Londres sur iPhone et iPod

Les smartphones font désormais partie de notre quotidien... Accéder aux collections d'un musée depuis son mobile, que l'on soit dans la rue, à la terrasse d'un café, dans son lit ou dans le TGV, quoi de plus simple ?... Tous les grands musées de la planète développent désormais des applications dont la virtuosité technique ne cesse de surprendre... À l'image de la National Gallery de Londres dont l'application Love Art, puisque c'est son nom, demeure à ce jour l'un des exemples incontournables de cette petite révolution «domestique».

Lancée en juillet 2009, cette application pour  iPhone et iPod Touch permet d'admirer 250 tableaux de la collection permanente. Les œuvres sont décryptées grâce à des vidéos, des commentaires audio et des images en haute résolution «zoomables».


Deux écrans de présentation de l'application Love Art sur iPhone de la National Gallery.

Ce petit tour du musée est organisé en 12 galeries thématiques. Les utilisateurs peuvent admirer une sélection des toiles les plus importantes du musée, de Leonard de Vinci à Vincent Van Gogh, en passant par Rembrandt, Renoir et Botticelli. L'application permet de zoomer à l'envi sur les peintures des grands maîtres afin d'en observer les plus fins détails. De plus, celle-ci permet d'écouter 200 minutes de commentaires audio et d'accéder ainsi aux secrets des chefs d'œuvres comme de découvrir les impressions «in situ» d'artistes, d'écrivains (comme Tracy Chevalier, auteur du roman "La jeune fille à la perle") ainsi que d'experts, parmi lesquels le directeur du musée, Nicholas Penny.


La démo vidéo de l’application Love Art de la National Gallery de Londres, qui alterne les parties muettes et celles commentées en anglais.

A l’heure de la réalité augmentée

Ces dernières années, on a vu se multiplier les expériences de réalité augmentée dans les musées et les institutions culturelles du monde entier. Cette innovation technologique, qui permet d'incruster des objets ou des personnages virtuels dans les images issues de la réalité, ou encore d'afficher par transparence des informations invisibles à l'œil nu, permet d'envisager des dispositifs de médiation tout à la fois spectaculaires et riches en contenus scénarisés...

Streetmuseum est par exemple une application gratuite sur iPhone, réalisée par le Museum of London, qui permet de revivre le passé de Londres. En s’appuyant sur ses fonds d’archives photographiques et sur la réalité augmentée, le musée propose une découverte insolite et assez vertigineuse de la réalité urbaine londonienne à travers le temps. L’usager se guide à l'aide de son GPS pour se rendre sur les lieux signalés. Une fois sur place et en positionnant le mobile, une photo d'archive vient se superposer en transparence sur la vue réelle. Une fiche descriptive complète l’information visuelle. Ce travail de mémoire, dans la lignée de l'application CultureClic, et de celle du groupe flickr  «looking into the past», permet de vivre les transformations de la ville à différentes époques.


Streetmuseum sur son smartphone : le passé de Londres revisité au présent grâce à la réalité augmentée. Ici, devant Buckingham Palace, résidence officielle de la monarchie britannique à Londres.

Un article de notre dossier sur la réalité augmentée, «Le patrimoine se réinvente en RA», détaille bien des applications utilisant cette technologie très à la mode en 2012 et qui nous réserve bien des surprises… Citons notamment le projet Gamme, du Musée des Beaux-Arts de Rennes avec les Orange Labs, qui a pour spécificité de générer de la réalité augmentée sans ajout d’aucun dispositif de marquage.


A gauche, «The Kronoscop project» : sur le site archéologique d'Aquincum, à Budapest, la RA via un appareil non mobile, et spécifique au lieu. A droite : La RA telle que vécue sur un ordinateur de poche au Musée des beaux-Arts de Rennes.

Par ailleurs, la réalité augmentée envahit désormais certains lieux d’art sans même que ceux-ci ne soient prévenus. C’est ce qui est arrivé au MoMa de New York en octobre 2010, grâce à deux artistes qui ont été à l’origine d’un manifeste, et dont les œuvres de RA sont à découvrir dans notre article «La réalité altérée par ses artistes même !»…

MuseTrek ou la visite personnalisée

Inspiré des nouveaux usages liés à l'explosion des sites collaboratifs et de la philosophie du Web 2.0, le projet Musetrek, mené avec le concours du Laboratoire à Paris, se présente comme une application embarquée conjuguée à un réseau social.

Le dispositif a été testé au musée du Louvre durant les Nocturnes Jeunes au mois d'avril 2009. À cette occasion, l'artiste indienne Shilpa Gupta proposait un parcours personnalisé dans les salles du musée. L'opération s'est renouvelée ensuite au musée des Arts Décoratifs et à la Cité des Sciences et de l'Industrie autour de l'exposition «Ma terre première»… Aujourd'hui, avec sa deuxième version lancée en mars 2011, Musetrek poursuit son développement et propose des dizaines de parcours culturels originaux (musées, jardins, monuments, villes, etc.), rédigés par des internautes résidant aux quatre coins de la planète... Le musée Calvet,  la Cité de l'architecture et du patrimoine ou le Museum of Fine Arts de Boston font partie des  «treks» proposés sur son site Internet.

Une plateforme culturelle collaborative

Alliant site Internet et application mobile, Musetrek a pour ambition de créer une plateforme culturelle. L'interactivité offerte permet à chacun de créer des contenus multimédias et de proposer à tous son propre parcours, son propre «trek». Accessible à tous gratuitement, Musetrek s’adapte aux différents temps de la visite : Internet permet de préparer sa visite en amont comme de l'amplifier par la suite, et l’application pour iPhone ou smartphone Android prend le relais en mobilité sur les terminaux mobiles des utilisateurs.

Dans le cadre de cette communauté Musetrek, ce n'est plus seulement le parcours d'un «expert autorisé» que le visiteur lambda peut suivre, mais celui d'un simple amateur comme lui. Chacun peut laisser parler son imagination, partager ses coups de cœur et ses connaissances. Ainsi, chaque visiteur devient acteur de sa visite... En espérant que ces «treks» de visiteurs passionnés puissent séduire, et, pourquoi pas, faire eux aussi «école»...


«Les sites sont indiqués sur un plan général utilisant la géolocalisation, puis, les plans détaillés des musées, des parcs et autres destinations culturelles aident les utilisateurs à accéder à des contenus multimédias, à inscrire les leurs et à partager leurs découvertes avec d’autres...» – Musetrek / Le Laboratoire, capture d'écran.

La RFID entre au musée

Autre innovation : les puces RFID (Radio Frequency Identification) «colonisent» peu à peu les musées et leurs dispositifs de médiation...  Bien que très discrètes, elles ouvrent la voie à de multiples applications... 

Prenons l’exemple du musée Vilvite, situé à Bergen dans l'ouest de la Norvège pour mieux percevoir ce dont il s'agit. Ce musée se veut le promoteur des sciences et technologies, particulièrement auprès du jeune public, grâce à 75 installations interactives réparties sur 1700 m2. Ouvert depuis mai 2007, ce Musée des Sciences de Bergen est l'un des premiers lieux à avoir généralisé l'utilisation des puces de reconnaissance RFID sur le ticket d'entrée et dans les manipulations afin de les retrouver en ligne après la visite. Le visiteur se voit donc délivrer un ticket d'entrée, au format et à la matière d'une carte de crédit, qui inclue une puce RFID. Le ticket est activé au moment de sa remise à l'accueil.


Quelques éléments du dispositif RFID du musée Vilvite.
© Yves-Armel Martin, directeur du centre Erasme.

Ce sésame RFID n'intègre pas d'éléments de personnalisation mais il permet l'utilisation de nombreux dispositifs interactifs. Surtout, il enregistre beaucoup de ces manipulations qui, associées à la vidéo, permettent au visiteur d'être filmé en situation. Ces vidéos  «témoins» sont accessibles sur des bornes au sein du musée, mais aussi, ensuite, chez soi, sur son ordinateur via le site du musée, comme autant de moments forts à partager en famille ou avec ses amis.


L'un des dispositifs du musée de Vilvite : La planisphère interactive. Elle nécessite le billet d'entrée et sa puce RFID pour fonctionner. Le dispositif offre la possibilité de redécouvrir l'animation chez soi, sur Internet.
© Yves-Armel Martin, directeur du centre Erasme

Autre précurseur en la matière, la Cité des sciences et de l'industrie de Paris la Villette identifie les visiteurs grâce à une telle puce RFID, intégrée au billet. Les visiteurs qui le souhaitent peuvent ainsi se voir proposer tout le long de leur visite des contenus adaptés à leur âge, leur langue ou centres d'intérêts, etc.

Quand le musée du Quai Branly devient numérique…

À Paris, dans le cadre de la manifestation «Vacances de printemps - musée numérique», qui s'est déroulée du 14 au 22 avril 2012, le musée du Quai Branly a organisé avec Orange une série d’activités et d’évènements autour des outils que les «visiteurs de demain pourront utiliser pour approcher, explorer et comprendre les collections des musées»... Il leur a notamment permis de découvrir, grâce à des Smartphones prêtés pour l’occasion, son application mobile Android nouvelle génération, qui utilise la technologie NFC/RFID (NFC : Near Field Communication) permettant la transmission d’information à courte distance... Sobrement appelée «Le musée en musique», elle propose la découverte intuitive et interactive des instruments de musique du musée en associant vidéos, extraits sonores, diaporamas et jeux...

Le MoMa virtuel

Dernier exemple de notre rapide panorama : le site du Museum of Modern Art de New York fonctionne comme un MoMA virtuel et propose de multiples stratégies de médiation. Soit un musée unique sur le Web, véritable électron libre qui peut être découvert avant ou après une visite «physique», ou surtout sans elle, comme une expérience à part entière, tout aussi «réelle» pour le visiteur.

Bien au-delà d'une simple présentation du musée, de son histoire et de ses activités, celui-ci se décline comme une boîte à outils, un laboratoire en ligne, en constante évolution... On y vient en amont pour préparer sa visite ou pour le simple plaisir de la découverte, toujours renouvelée, pour écouter un enregistrement audio, regarder une vidéo, un programme interactif, telle œuvre des collections... On y retourne pour approfondir ou élargir son regard, ses sensations, ses connaissances.

D'évidence, le site du MoMA joue sur l'autonomie et la complémentarité. Il est à la fois le relais du musée, son «amplificateur» naturel, et un territoire en soi, dynamique, évolutif, offrant à l'internaute de multiples clés d'accès sur l'art moderne et contemporain. Le site, très riche, et pourtant très fluide (la vidéo s'y taille la part du lion), nous offre tout un entrelacs de découvertes : podcasts et vidéos ayant trait aux collections permanentes et aux expositions temporaires, débats enregistrés, colloques filmés et autres workshops, lectures publiques, portraits et interviews d'artistes, dossiers thématiques, analyses des conservateurs, sur les œuvres et leur sélection, leur accrochage, l'art et la manière de concevoir une exposition, etc.

De plus, le site se pense comme un véritable «pont éducatif» à destination des publics adultes, enfants et étudiants. Des parcours multimédias pour les tout jeunes sont proposés, ainsi que des «leçons» en ligne, des aides à la préparation de cours pour les enseignants, des visites «ciblées» d'œuvres emblématiques d'une période artistique, des parcours historiques commentés par des curateurs, des artistes ou autres personnalités...

Le site se conçoit donc comme un «deuxième MoMA». En phase avec l'actualité du moment comme sur les expérimentations les plus contemporaines (Online Projects, dédié aux créations numériques) et connecté à des sites participatifs comme Twitter, YouTube (création de MoMaVideos Channel), Flickr, Facebook ou iTunes U, il confirme avec brio le rôle majeur que joue dorénavant le réseau dans la médiation muséographique. 

Et pour aller plus loin

 

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