Musicomanie 2.

Musicomanie 2.0

Des blogs à YouTube : comment Internet a transformé notre amour de la musique

Dans Retromania : comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur, l’auteur et journaliste britannique Simon Reynolds évoque l’influence d’Internet et des réseaux sociaux sur nos modes d’écoute.

Fans de musique pop, amateurs de rock et mélomanes… nous ne sommes plus vraiment les mêmes. En moins de dix ans, grâce à l’apparition successive du MP3, des baladeurs numériques, du format de la playlist, du téléchargement, des réseaux P2P, des blogs musicaux et, plus récemment, des services de streaming (de YouTube à Deezer), nous avons profondément transformé nos habitudes d’écoute. En effet, la mutation que nous vivons actuellement concerne moins le travail des musiciens, que notre manière de consommer, en ligne, la musique que nous aimons.

Adolescent dans les années 1970, wonderboy de la critique rock dans les années 1980, ardent défenseur des nouvelles vagues techno et hip hop des années 1990 et 2000, Simon Reynolds a connu, accompagné et commenté toutes les révolutions de la culture populaire de ces dernières décennies, et en particulier la plus récente. Grand défenseur de la modernité, Reynolds a, comme beaucoup d’autres fous de musique, embrassé la révolution numérique et accueilli avec enthousiasme le web 2.0 avant de prendre du recul et d’étudier avec précision le phénomène dans Retromania :

La consommation de musique à travers l’Internet, le téléchargement et des sites comme YouTube, ont considérablement transformé notre perception du temps et de l’espace. C’est quelque chose que j’ai tout d’abord pleinement vécu sans vraiment y réfléchir.

Voyages temporels

Accéder en ligne, et en quelques clics, à une grande partie de l’histoire de la musique, que l’on évoque la discographie de Charles Trenet, Joy Division ou Nathalie Dessay ; passer d’un tout nouveau clip d’une star de la dance music à une antique séquence de claquettes ; fouiller dans les entrailles du passé en ne suivant que la logique subjective de son plaisir ;  bref, surfer entre les époques et les archives, transforment selon Reynolds notre rapport au temps et à la culture.

S’il ne fallait retenir qu’une seule chose des voyages temporels rendus possibles par YouTube et Internet en général, c’est que le retour ne s’effectue pas vraiment en arrière. On se déplace de côté, latéralement, au sein d’un espace-temps archivé. (…) Internet mets côte à côte le passé lointain et le présent exotique. Accessibles de la même manière, ceux-ci se confondent en une seule et même entité : lointaine, mais proche… ancienne mais actuelle.

Ce que l’internaute est capable de faire, un ordinateur, une souris, une tablette ou un smartphone à la main, les musiciens le pratiquent aussi à leur manière. Dans son ouvrage, l’auteur britannique évoque avec force détails toute une génération de musiciens qui, face à ce phénomène d’atemporalité, ou de distorsion de la perception du temps, tentent de retrouver dans leurs compositions, la patine du passé. Du duo Boards of Canada aux productions du label Ghost Box, il décrit ainsi la scène de l’Hantologie (un concept puisé chez le philosophe français Jacques Derrida), dont les créations musicales d’inspiration électronique, au son dégradé, aux textures flottantes et aux voix fantomatiques, semblent ressurgir des limbes de notre mémoire.


Écoutez «Sundial» (2008) de Jon Brooks (alias The Advisory Circle), un morceau aux sonorités atemporelles, typique du sous-genre musical de l’Hantologie (ou Hauntology) britannique.


Regardez le clip de l’album «Investigate Witch Cults Of The Radio Age» (2009), issu de la collaboration du groupe Broadcast avec The Focus Group, alias Julian House, graphiste, réalisateur et co-fondateur du label Ghost Box.

De manière plus générale, Reynolds évoque aussi les formations musicales actuelles qui, plus nombreuses que dans le genre étriqué de l’Hantologie, puisent leur inspiration à travers les différents âges d’or de la pop music. «Les années 2000 ne sont pas les années 2000», affirme-t-il, «elles sont toutes les décennies précédentes à la fois, une simultanéité pop abolissant l’histoire tout en érodant l’essence même du présent en tant qu’époque pourvue d’une identité et d’un esprit qui lui sont propres». À travers le goût des artistes pour le passé glorieux de leur pratique musicale, mais aussi le goût du public, notamment du plus jeune, pour les vestiges et les artefacts culturels de son propre passé, notre culture numérique actuelle a sans doute donné naissance à un nouvel «art d’aimer», à un nouveau phénomène d’érudition musicale, et sans doute à une meilleure connaissance de notre histoire et de notre passé artistiques.


Le nouveau single aux tonalités vintage de Tame Impala, «Feels Like We Only Go Backwards» (comme si on ne faisait que reculer) (2012) ressuscite les sonorités du psychédélisme pop britannique, et plus particulièrement le fantôme des Beatles.

Mais, cette profusion de documents et de souvenirs peut aussi, selon Reynolds, se transformer en «anarchive», un concept inspiré de la notion de «mal d’archive», décrite par le philosophe Jacques Derrida en 1995 dans un ouvrage éponyme. La prolifération de documents musicaux historiques présents sur le Net peut parfois être comparée, selon Reynolds, à une forme de «chaos frisant l’impraticable, formé de débris de données et de souvenirs au rebut», dans lequel l’internaute compulsif, et volontiers collectionneur, peut finir par se perdre.

Charité et partage

Cette profusion d’archives musicales, on la doit aussi au développement des blogs musicaux. À partir de la moitié des années 2000, de nombreux amateurs, soucieux de partager leurs connaissances et leur passion, ont commencé à mettre à disposition du public, sous format MP3, les plus précieux ou les plus rares exemplaires de leur collection discographique, souvent jamais réédités de manière légale. La langue anglaise étant prolixe en matière de néologismes, on a souvent parlé à leur sujet de sharity blogs, sharity étant un mot-valise astucieusement composé du verbe to share (partager) et du mot charity (charité).

Cette notion de partage, caractéristique de l’esprit des pionniers du web prônant la gratuité et la liberté d’accès à l’information, a transformé le rapport du mélomane, ou du collectionneur, à l’objet de sa passion. Selon Reynolds, par le passé, « être collectionneur revenait à dire : « je veux mettre la main sur quelque chose que personne d’autre ne possède». À l’heure de l’essor des sharity blogs, le discours est devenu le suivant : «je viens de mettre la main sur quelque chose que personne d’autre ne possède, et je vais sur le champs la rendre disponible pour tout le monde».

Comme toute entreprise de recherche historique, la prolifération de ces blogs entraîne une forme de révision ou de reconstruction de notre passé. En se concentrant sur des périodes oubliées et des pays sous-estimés, voire inconnus, dans l’histoire de la musique pop, ces amateurs redessinent peu à peu la manière dont on concevait jusque-là, la généalogie des genres et des artistes. Ces dernières années, ces passionnés ont par exemple revisité la période des années 1970 et du début des années 1980, mettant à jour la créativité de la musique d’Afrique noire, le rock allemand planant, la disco synthétique italienne ou, pourquoi pas, le psychédélisme turc.


Le site, label et blog Awesome Tape From Africa, a beaucoup milité pour la reconnaissance, en Occident, de figures méconnues de la musique africaine, comme ici la chanteuse malienne Nahawa Doumbia.

Ennui, saturation et indigestion

Ces acquis culturels peuvent aussi se révéler une perte. Face à la prolifération des données, des archives et des expériences offertes par l’Internet, Simon Reynolds se montre parfois plus critique :

La temporalité instable de la vie en réseau érode notre équilibre psychologique ; nous devenons impatients, notre concentration et notre capacité de vivre au temps présent s’émoussent. Nous n’avons de cesse de nous interrompre et de briser le cours de nos expériences.

Dans Retromania, l’auteur britannique pointe même une nouvelle forme d’ennui, qui se développerait chez les adeptes les plus fervents du réseau. Un ennui, qui ne serait plus le symptôme d’un manque, mais qui relèverait plutôt «de la sursaturation, de la distraction, de l’impatience», d’une perte d’attention et d’intérêt face à une surcharge de sollicitations.

Interviewé à ce sujet, Simon Reynolds, jeune quinquagénaire, concède toutefois qu’il existe, selon les générations, une différence d’approche du phénomène. «Cette nouvelle vie numérique pose sans doute plus de problèmes aux gens qui ont grandi à l’âge de l’analogique et au sein d’une économie de la rareté des biens culturels. Car si vous avez toujours vécu à l’âge digital, vous disposez sans doute d’une meilleure sensibilité. Je suppose que les gens plus jeunes gèrent mieux cette soif, ou cette faim de nouveautés. Pour ma part, et pour reprendre cette expression populaire anglaise "a kid in a candy store", j’ai encore et toujours l’impression, face à cette profusion de musiques en ligne, d’être "un enfant lâché dans un magasin de bonbons"».


«Pop Culture», le mégamix aux quatorze millions de vues sur YouTube, signé par le jeune DJ et musicien français Madeon, traduit parfaitement la capacité pour la jeune génération à intégrer les différentes strates de notre mémoire musicale populaire.

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