La culture de la playlist

Musique : la culture de la playlist

Un format nouveau adapté à la musique de l’ère numérique

Écouter, classer, échanger, réécouter, reclasser, préconiser et réécouter encore... Les mélomanes de l'ère digitale inventent chaque jour de nouvelles manières de consommer la musique. Grâce à la légèreté du MP3, au succès du Web 2.0, à la simplicité des baladeurs et aux connexions désormais très naturelles entre le PC et le mobile transformé en walkman numérique, l'usage et l'échange de playlists musicales fait partie de la vie des internautes et mobinautes.

Une playlist, c'est une liste de lecture, une suite de titres et de chansons que l'on rassemble sur son ordinateur, son mobile, son lecteur MP3 ou un site d'écoute en ligne, selon ses goûts ou ses envies. Libre à chacun de se constituer ainsi ses propres programmes, à la manière d'une station radio personnelle, et de sonoriser sa vie quotidienne selon ses différents moments.

En lisant cet article, jetez une oreille à Balade Numérique, une playlist électro, pop et atmosphérique, concoctée sur Deezer par l'auteur (qui est par ailleurs DJ et illustrateur sonore !).

De la musique d'ascenseur à l'iPod

La notion de playlist a son origine chez les professionnels du son et des médias. Elle désigne la sélection des titres choisis par un directeur des programmes ou un animateur radio et, par extension, la liste des musiques jouées par un DJ. La logique consistant à rassembler des titres variés selon le public auquel ils sont destinés est par ailleurs développée depuis les années 1930 par les sociétés d'habillage musical qui sonorisent nos espaces publics. La plus célèbre d'entre elles est la firme Muzak, dont le nom reste associé à l'expression péjorative de «musique d'ascenseur».


Cet album de jazz très «cool» joué dans un ascenseur sorti fin 2010 est-il un hommage à ce qu’on appelle la « musique d’ascenseur », l’une des sources de nos très contemporaines playlists ?

Cette pratique du «design sonore» a néanmoins connu au cours des années 2000 un grand succès sous la forme de compilations musicales, dites lounge, mariant musiques tranquilles, modernes mais langoureuses à des lieux de prestige («Buddha Bar», «Hôtel Costes»). Associés à la mode des DJs, ces CD ont popularisé l'idée de la playlist, d'une bande-son appropriée aux moments privilégiés de sa vie quotidienne, telle que la conçoivent les utilisateurs de l'iPod ou de services de streaming comme Deezer, Qobuz, Spotify ou Playlist.com, qui permettent à chacun de créer, d'écouter et de partager gratuitement leurs propres programmes musicaux sur Internet.

À chaque moment sa playlist

Désormais, grâce à des services en ligne ou aux logiciels de lecture et de classement de son ordinateur, chacun se fabrique ses petites compilations, destinées à ses proches, à ses longues heures de travail ou à ses périodes de repos ou de transport. Soit des playlists par types de lieux ou de publics : pour le train ou à destination de bébé... Ou par moments spécifiques : «dimanche matin», «samedi soir», «Saint Valentin», voire «En se relaxant» ou  En rêvant» comme le propose par exemple le site Musictime.


Le site Musictime propose d’associer à certains moments de son existence, des sélections musicales appropriées.

Ce nouvel art associant musiques, moments et émotions, rappelle le travail d'artistes précurseurs à la vision moins prétentieuse que leurs pairs. Ainsi, il y plus d'un siècle, Erik Satie et ses «musiques d'ameublement», Raymond Scott et son album «Soothing Sounds For Baby» au début des années 1960 ou encore «Music For Airports» de Brian Eno quinze ans plus tard.


Au début des années 1960, le musicien et inventeur Raymond Scott, compose trois albums de musique électronique, dédiés à l’éveil des tout petits : l’un pour ceux de 1 à 6 mois, l’autre de 6 à 12 et le dernier de 12 à 18 mois…

Bref, une pratique auparavant réservée aux professionnels s'est démocratisée. Aujourd'hui, l’auditeur prend la place du DJ ou du programmateur radio et sélectionne lui-même les titres les plus appropriés aux instants clés de son existence et de celle de ses proches et collègues internautes.

Du P2P au Web 2.0

La capacité, nouvelle pour l'auditeur, de s'approprier la musique et de communiquer à travers elle, trouve de nouvelles applications au sein du Web 2.0. Des services musicaux mêlant radio en ligne, réseau social et streaming tels que Last FM, Official FM, Jiwa, Ping (disponible sur le logiciel iTunes ainsi que sa boutique en ligne) ou encore Orange Musique jouent à fond la carte de la playlist. Basés sur un concept de radio dont la programmation peut s'adapter aux goûts de chacun des internautes, ces acteurs de la musique en ligne et gratuite permettent à leur utilisateurs de confectionner leurs propres playlists, qu'ils sont libres de diffuser auprès de nouveaux auditeurs.


Le service Ping, disponible sur iTunes, permet comme d’autres réseaux sociaux de suivre l’actualité de ses artistes préférés tout en créant sa page personnelle élaborée à partir de ses goûts musicaux.

Ces sites et ces services s'appuient sur de véritables communautés d'élection, enrichies chaque semaine par de nouveaux passionnés. Ils ont réussi la jonction entre l'utopie conviviale des origines du Web autour de 1995 et de la Net économie qui fera tant de bruit cinq ans plus tard. Mieux : à la recherche de nouveaux modèles, ils ont su recycler sans tomber dans l'illégalité les promesses du P2P (Peer-to-Peer) et ses échanges directs de disque dur à disque dur.

La playlist contre le CD ?

La musique s'écoute et se partage sous la forme de sélections sur son blog, son site d'écoute en ligne ou les nouveaux services musicaux proposés par les fournisseurs d'accès. Or cette préconisation entre internautes et passionnés finit parfois par court-circuiter le système de relais classique des médias et de l'industrie du disque. Au début des années 2000, le succès dudit «piratage» avec des sites tels Napster puis Kazaa a initié un nouveau mode de consommation et de circulation de la musique, qui commence à trouver aujourd'hui, chez le grand public, une forme enfin légale.


Le blog «10 Songs That Saved Your Life» (dix chansons qui vous ont sauvé la vie) propose les playlists de personnalités du monde de la mode, de l’art et de la musique avec, ici, le styliste Christophe Lemaire.

Ces nouveaux usages ont par ailleurs une influence profonde sur l'économie de la musique. Grâce au succès du P2P et du MP3, l'auditeur est libre de s'approprier la musique, délaissant de plus en plus le format de l'album au profit du fichier et de la playlist, devenant en quelque sorte son propre diffuseur. Cette émancipation suscite une baisse des ventes de CD, mais aussi de l'audience des radios musicales. Paradoxe de notre époque : le modèle de la radio s'est si largement répandu que ce sont ses utilisateurs mêmes qui se sont appropriés son mode de diffusion.

Un nouveau partage de l'intimité

Enfin, la volonté de faire partager, au sein d'un réseau interrelationnel et numérique, ses choix, ses humeurs ou ses émotions, semble obéir à la notion d'«extimité», telle qu'elle a été décrite par le psychanalyste Serge Tisseron, à propos de l'usage des nouvelles technologies dans nos sociétés modernes.

Dans Haute-Fidélité («Hi-Fidelity», 2000) le cinéaste Stephen Frears adapte un roman de Nick Hornby mettant en scène une galerie de personnages, passionnés de musique, passant une grande partie de leur existence à établir les playlists de leur «Top 5» et autres «Top 10» préférés.

La musique n'est-elle pas en effet l'un des médiums rêvés pour «faire partager son territoire d'intimité» ? À l'image des réseaux sociaux et de leurs millions de pages personnelles qui ont accompagné la formidable croissance du Web 2.0, il est évident que la musique constitue aujourd'hui sur la Toile, au même titre que le sexe et le commerce des sentiments, un des premiers vecteurs de sociabilité entre les internautes.

Par un curieux caprice de l'histoire, la musique redevient via la technologie un phénomène social autant que culturel et esthétique.

Guillaume Huret, fondateur de «l'agence de stratégie sonore» 4'33, évoque avec nous l'évolution récente de nos modes d'écoute.

Durée : 22mn Télécharger

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