Musique et technologie, un siècle de conflits

De l’invention du phonographe lecteur et enregistreur d’Edison aux offres illimitées de musique digitale

Le 20e siècle : du phonographe au CD

En 1877, Thomas Edison fait la démonstration du phonographe, permettant à la fois l'enregistrement et la lecture du son… Mais il faudra attendre une voire deux générations avant que naisse l’industrie de la musique…

1900-1920 : phonographe contre gramophone

Animation de foire vers 1900, l'invention d'Edison connaît un énorme succès au début du 20e siècle.

Le phonographe et ses cylindres, à la fois lecteur et enregistreur, inventé par Edison en 1877.

Mais c'est son concurrent, Emil Berliner, qui, grâce à son gramophone inventé en 1887, va dominer le marché à partir des années 1920. Avec son modèle, le Victrola, on assiste en effet à la naissance du premier véritable tourne-disque destiné à une consommation de masse.


Le Victrola d'Emil Berliner, uniquement lecteur de musique.

Le vinyle ne faisant son apparition qu'à la fin des années 1930, le premier combat entre formats, cylindres de métal chez Edison contre disques de shellac chez Berliner, a lieu dès cette époque. Les consommateurs sont confrontés à deux médias incompatibles. C'est le disque, aidé par de puissantes campagnes de marketing, qui sortira gagnant de cette opposition contre le cylindre de métal. Il est par ailleurs plus facile à produire, à enregistrer et à stocker. Au cours des années 1910, les Américains achètent ainsi plus de 27 millions de disques par an, et trois majors dominent déjà le marché : Edison, Victor et Columbia.

Comme le fait remarquer Mark Coleman, auteur d'un passionnant livre historique, « Playback », l'industrie de la musique réussit à l'époque à imposer au grand public un lecteur de type « playback only », ne permettant que la lecture de musique, et non son enregistrement, contrairement au phonographe d'Edison.

Or cette question de la capacité ou non à enregistrer se révèlera capitale un siècle plus tard pour l'industrie musicale, à l'heure de l'émergence de la cassette audio puis des graveurs de CD. Le problème de la comptabilité des supports et des types de lecteur, quant à lui, est toujours à l'honneur aujourd'hui dans le domaine de la vidéo comme de la musique...

1920-1940 : guerre entre musiciens, labels et radios

Dès les années 1920, l'industrie du disque s'estime menacée par l'apparition de la radio, dont le son est plus net et chaleureux, mais qui offre surtout à ses auditeurs une écoute gratuite. Les labels vont réagir à l'aide d'un puissant travail de lobbying et tenter d'interdire aux radios de diffuser leurs productions, avec le soutien du gouvernement américain qui n'accepte alors de délivrer des licences qu'aux stations qui s’engagent à ne jouer aucun disque à l'antenne.


Couverture du Time consacrée à James Petrillo.

Parallèlement, c'est le célèbre James Petrillo, directeur du syndicat des musiciens (AFM), qui va pendant trente ans combattre le disque, la radio comme le jukebox, accusés de spolier les droits des artistes et de les pousser au chômage. En 1930, les disques sont bannis des ondes de NBC et CBS, sur pression des éditeurs de musique et des syndicats de musiciens. En 1933, l'AFM demande l'interdiction générale de diffusion de disques sur les ondes et parvient en 1942 puis en 1948 à mettre sur pied avec succès une grève générale d'une durée d'un an des enregistrements, afin d'obtenir de la part des labels de meilleures royalties. Cette lutte inlassable de l'AFM ne parviendra tout de même jamais à freiner l'essor de la radio et de l'industrie du disque.


Manchette du magazine Down Beat d’août 1942, appelant à la grève générale des musiciens.

Au cours de l'entre-deux-guerres, la virulence et le pouvoir de nuisance de l'AFM dépassent de loin les actions actuelles menées par les majors ou les sociétés de droits d'auteurs contre les usagers du P2P et les nouveaux services en ligne. Autre parallèle avec notre époque, c'est la crise de 1929, aux effets désastreux sur l'industrie du disque (baisse de 50% des ventes) qui encouragera l'essor d'un média libre et gratuit, celui de la radio.

Après-guerre : 78 contre 33 tours

Les conflits s’accompagnent souvent d’une intense période d'innovation technique. Dès l’immédiat après-guerre, en 1948, les laboratoires de la Columbia mettent au point le LP, le «long-player», car il est évident que le 78 tours a fait son temps. Son «microsillon», fabriqué en vinyle et réputé incassable, peut contenir 25 minutes de son par face, soit cinq à six fois plus qu'un 78 tours, pour une qualité bien meilleure. En réponse, la major RCA lance son propre microsillon un an plus tard, mais sous un format différent, le 45 tours, dont la durée se limite à 4 minutes.


Un des premiers LP publié en 1948, «La passion selon St Mathieu».

Sans le savoir, les ingénieurs des deux labels inventent le format de l'album et du single, qui deviendront tous deux les piliers de la culture musicale à venir. Au lieu de la lutte annoncée entre les deux supports, le 45 tours connaît un succès rapide chez les amateurs de chansons populaires, et le 33 tours chez les mélomanes, adeptes de la musique classique.


Le macaron d’un des premiers microsillons «Columbia Long Player», publié en 1948.

Quant aux inventions du magnétophone et de la bande magnétique, conçues entre 1936 et 1945 en Allemagne par des entreprises comme AEG et BASF liées au pouvoir nazi, elles seront développés par la suite par les industries et les ingénieurs américains et rapidement adoptés par les professionnels de la musique. Mais il faudra attendre encore quelques années avant que ce format ne fasse son arrivée auprès du grand public et ne menace à son tour le microsillon.

Cinquante ans plus tard, les majors ont depuis longtemps déjà abandonné leurs laboratoires de recherches et de développement. L'invention est désormais du côté des fabricants de logiciels, de hardware, ou du côté des mondes d'Internet et des télécoms, que l'on pense à des sites tels Soundcloud et Deezer, ou à des opérateurs comme SFR ou Orange. Il faut voir là l'une des causes de la crise des industriels de la musique à l'âge digital...

1970-1990 : le LP contre la cassette audio

Si au cours des Trente Glorieuses, le format de l'album vinyle, porté par la culture pop, paraît indétrônable, son rôle commence à s'effriter dès les années 1970 et la commercialisation de la cassette audio. Avec elle, une nouvelle manière de consommer la musique fait son apparition, qui apporte à l'auditeur une plus grande liberté de choix, de programmation, d'échange et de découverte.

En 1979 aux États-Unis, 2 milliards de disques sont vendus contre 2 milliards de cassette.


Différentes images de «musicassettes» et de cassettes «8-Track», un format oublié de cassette audio, très populaire aux Etats-Unis au cours des années 1970.

L'arrivée de lecteurs portables et nomades, comme le Ghetto Blaster, l'autoradio puis le Walkman couronneront même la cassette comme le support le plus moderne des années 1980, même si moins esthète que le vinyle. Les copies et les échanges de cassette sont d'ailleurs telles, qu'à l'époque, le lobbying de l'industrie du disque parvient à imposer une taxe particulièrement rémunératrice sur les lecteurs et cassette vierges.


Le walkman II, le premier modèle de baladeur à cassette fabriqué en série par la firme japonaise Sony, connaîtra un immense succès à partir de son lancement en 1981.

Parallèlement, la puissante RIAA (Recording Industry Association of America) lance en 1980 la fameuse campagne, «Home taping is killing music» («copier la musique, c'est la tuer»)... sans aucune conséquence sur les usages ! Ceux des amateurs de musique qui enregistrent la radio ou surtout des disques sur des cassettes sont (déjà !) qualifiés de pirates, alors même qu'une étude publiée la même année indique que les « home tapers » sont aussi ceux qui achètent le plus de disques.


Avec vingt ans d'écart, deux campagnes contre la copie privée.

Bref, au cours des années 1980, les auditeurs font l'expérience d'un nouveau mode d'écoute et de consommation de la musique, plus volontiers mobile et personnel, qui annonce avec vingt ans d'avance la révolution du MP3, de l'iPod ou encore des téléphones se transformant en véritables baladeurs numériques.

Années 1990 : le CD ou la suprématie du «playback only»

La liberté de copie, acquise par les consommateurs grâce au format de la cassette audio, va connaître un net déclin au cours des années 1990. L'industrie du disque lance en effet au début des années 1980 le format du CD, réputé «inaltérable» (refrain connu), pour l'imposer totalement entre 1990 et 1991. Du jour au lendemain, prédisent certains, les vinyles seront remisés au fond des magasins, et les cassettes abandonnées quelques temps plus tard.

Contrairement à la cassette, le CD est à l’origine un format « playback only » : il ne permet que la lecture. Et si pour la majorité il offre un son plus clair et défini, débarrassé de tout bruit de fond, il est en revanche vendu 50% plus cher pour un prix de revient équivalent au vinyle, sinon inférieur. L'industrie de la musique atteint alors des records de bénéfices, entre la fin des années 1980 et les années 1990, notamment grâce au « marché du renouvellement », les consommateurs rachetant sur CD leurs anciens vinyles.


Publicité de la fin des années 1980 pour les lecteurs de CD de la marque Sony.

Une décennie plus tard, on peut se poser une question : cette perte de liberté, et mais aussi cette perte de pouvoir d'achat subies par l'auditeur, n'ont-elles pas poussé certains d'entre eux vers de nouveaux modes de consommation comme la copie pirate et le partage de fichiers ?

Années 1990 : échec de nouveaux formats, incompatibilité des supports, pauvreté des catalogues...

Au cours des années 1990, les industries du disque et surtout de la hi-fi cherchent à développer de nouveaux supports et formats, sans doute dans l'espoir de réitérer le succès du CD et de la cassette. Hélas, la guerre commerciale fait rage, et aucun de ces acteurs ne parvient à imposer auprès du grand public la DCC (Digital Compact Cassette), le Mini Disc ou la DAT (Digital Audio Tape).


La guerre des formats fait rage dans les années 1990 avec la DAT (Digital Audio Tape), la DCC (Digital Compact Cassette) et le MD (Mini Disc).

La raison de cet échec ? D'abord la mésentente entre les constructeurs. A part la DCC, aucun de ces formats n'est compatible avec d'autres lecteurs de musique - notamment de CD, qui sont les plus répandus. Mais surtout, les accords entre fabricants et labels ne semblent pas fonctionner, le catalogue d'artistes disponibles sur ces différents formats étant réduit à quelques centaines de références. La même mésaventure se reproduira en 1997 avec le lancement de deux formats de haute fidélité concurrents, le DVD audio et le Super Audio CD, qui connaîtront le même dédain de la part du public, visiblement pour les mêmes raisons.


MD en vente au Japon : le format du Mini Disc, malgré son échec commercial à l'international, a connu un certain succès au Japon.

Depuis le début des années 2000, l'histoire semble se répéter, mais avec une nuance de taille : si jusqu'à 2008 les formats n'étaient guère compatibles de prime abord entre fabricants de terminaux, et si les premiers catalogues de musique numérique légale étaient tout sauf garnis et diversifiés, les jeunes amateurs de musique peuvent puiser en toute illégalité dans l'océan du Net par la grâce du «peer to peer» et de ses échanges de disque dur à disque dur d'ordinateur. Malgré cette pression sur les acteurs en place, jusqu'à très récemment, les DRM («Digital Right Management»), verrous logiciels apposés sur les fichiers MP3, imposaient pourtant aux consommateurs le choix d'un lecteur dédié et les empêchaient de faire des copies, freinant le développement de la vente en ligne.

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