Musique et technologie, un siècle de conflits

De l’invention du phonographe lecteur et enregistreur d’Edison aux offres illimitées de musique digitale

Le 21e siècle : dématérialisation et révolution numérique

Années 2000 : crise et mutation numérique

À l'image des luttes incessantes menées par James Petrillo et le syndicat des musiciens américains entre les années 1930 et 1950 contre la radio, le disque et le jukebox, le début du 21e siècle va donner lieu à une longue série de combats entre les labels et les sociétés de droits d'auteur d'un côté, les entreprises technologiques et les consommateurs de l'autre. On l'a sans doute déjà oublié, mais en 1998, soit deux avant le lancement du premier iPod, la RIAA (Recording Industry Association of America) tente de faire interdire la vente du premier lecteur MP3 portable, le Rio de Diamond Multimedia, équipé d'un logiciel permettant de convertir ses CD en fichiers MP3.


Le premier lecteur MP3 portable, le Rio de Diamond Multimedia.

Entre 1999 et 2001, inaugurant un nouveau type d'écoute et de consommation, plus d'une dizaine de millions d'utilisateurs sont répertoriés sur le site d'échange Napster, avant que celui ne soit fermé suite à de nombreuses plaintes, et rapidement supplanté par de nouveaux logiciels d'échanges, aux noms aussi poétiques que KaZaA, Grokster et Morpheus. En 2003, la RIAA s'attaque directement aux internautes, ce que feront à leur tour les industriels français de la musique en 2004, notamment via le SNEP (Syndicat national de l'édition phonographique) et une grande campagne de pub. Aux États-Unis, un millier de poursuites sont lancées contre des étudiants ayant profité de la puissance du réseau de leur université.


Variation autour du logo de Napster.

Depuis bientôt dix ans, les professionnels du secteur de la musique ont subi bien plus qu'ils n'ont anticipé ou même accompagné les effets de la révolution du numérique sur leur business, provoquant l'incompréhension d'une part de leur jeune public. Ils n'ont pas su innover à temps et répondre correctement à une profonde mutation technologique, qui a des répercussions sur l'ensemble de la société. D'où, aujourd'hui, une redistribution des cartes : alors que la partie se jouait au 20e siècle uniquement entre majors du disque et grands médias, radio et TV, le 21e siècle voit s'ajouter un nombre étonnant de nouveaux joueurs, pour la plupart venant d'Internet, de l'informatique et des télécommunications, jusqu'à des acteurs comme Apple, des opérateurs comme Orange (désormais associé avec le site de streaming Deezer) ou même des fabricants de terminaux comme Nokia avec son offre illimitée Nokia Musique.


Une publicité pour le lecteur MP3 Zune de la marque Microsoft, apparu en 2006.


Steve Jobs, le premier iPod à la main, fait la couverture de Newsweek en 2004 : au  cours des années 2000, Apple devient l’un des nouveaux géants du marché de la musique enregistrée.

Années 2010 : la nouvelle donne du streaming

En 2012, la campagne de promotion télévisée du navigateur Google Chrome met en scène Irma, une jeune chanteuse pop-soul originaire du Cameroun. En quelques clics et autant d’ellipses, nous la suivons sous la forme d’une fenêtre du navigateur Chrome à travers ses communications via Gmail, ses premiers posts sur YouTube, ses relais sur la plateforme d’édition Blogger et les premiers commentaires enthousiastes des internautes, avant qu’elle ne s’inscrive sur la page de My Major Company et finisse par publier son premier album.

Avec «Letter To The Lord», sorti en 2011 et désormais certifié disque d’or (plus de 50 000 exemplaires vendus en France), Irma a profité du soutien apporté par les contributeurs de My Major Company, un réseau social de financement communautaire, déjà remarqué en 2008 pour le succès public du chanteur Grégoire.

Cette anecdote pourrait être l'un des symboles de la nouvelle donne du marché de la musique. Côté pile l’internaute, et donc le public, participe de plus en plus à la diffusion et à la carrière d’un artiste, que cela soit à travers les modes de recommandation proposés par les réseaux sociaux ou à travers ce type de financement original (et encore minoritaire). Côté face, on assiste à l’émergence de nouveaux acteurs au sein du marché de la musique comme les services de diffusion et de promotion Soundcloud, Bandcamp et Official FM, des pionniers du commerce électronique comme Amazon (avec son offre numérique baptisée AmazonMP3) et plus encore de nombreux opérateurs mobiles.

Mais cette décennie est avant tout marquée par l’arrivée et le succès croissant d’une nouvelle forme d’écoute en ligne, à travers des sites de streaming comme Deezer, Spotify, Qobuz, Youtube (utilisé par beaucoup d’internautes comme un site de streaming) et bientôt Google Music, des services dont le modèle économique et la faiblesse des revenus générés par la publicité ou l’abonnement sont encore fortement critiqués par les artistes, les producteurs et les majors du disque.

Aujourd’hui, malgré l’avenir encore incertain du streaming, et alors que le marché de la musique n'a jamais connu autant d'acteurs venant de tous les horizons, il est permis d’espérer le retour à un certain équilibre économique et financier du secteur. Récemment, les ventes de musique enregistrée se sont stabilisées en Suède, en Allemagne et aux États-Unis et, dans ce dernier pays, la musique numérique a dépassé pour la première fois les ventes physiques en 2011.

Et si l’histoire ne faisait que (re)commencer ?

Et pour aller plus loin

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