La nouvelle culture du sampling visuel

L’image audiovisuelle détournée et réutilisée, des avant-gardes du XXe siècle à l’amateur d'aujourd’hui

Aux origines du sampling visuel

Du DJ au VJ ou de l'influence de la musique sur les arts visuels

Depuis plus de trente ans, dans le domaine de la musique, les pratiques d'emprunt ont été largement explorées par plusieurs générations de musiciens et de producteurs. On pourrait dater l'origine de la chose à la naissance de la culture hip hop dans le Bronx à New York au milieu des années 1970, entre graffitis et jeux de platines. Mais le sample d'images, qui seront très vite « digitales », ne prend vraiment son essor qu'avec les cultures techno, house ou trip hop dix ou quinze ans plus tard, et des pionniers tel le duo de DJs et producteurs britanniques Coldcut et leur label Ninja Tune.

Pionnier du sampling et du collage sonore, Coldcut a adapté sa pratique musicale à la vidéo avec «Timber», un classique du sampling visuel des années 1990.

C'est via ce type d'artistes, techno ou hip hop, que des notions auparavant avant-gardistes se sont solidement implantées au sein de la nouvelle culture populaire et numérique d'aujourd'hui. Désormais, l'idée du remix et du collage, la notion d'œuvre éphémère, la liberté acquise par le public, comme les artistes, de puiser dans leur environnement audiovisuel et immédiat via les mobiles et les ordinateurs, font naturellement partie de notre paysage culturel en ligne.

«Adele vs Super8, Thor & Black Eyed Peas» : le vidéaste Eboman déconstruit une chanson de la célèbre Adèle. Une esthétique que l’artiste nomme «sampling madness» (folie de l’échantillonnage).

Fait assez rare dans l'histoire des arts visuels, ce sont les pratiques musicales, et particulièrement la figure symbolique du DJ, qui ont dans les années 1990 et 2000 profondément influencé les vidéastes et les cinéastes. D'un côté, Martin Scorsese et Gus Van Sant rivalisent d'audaces musicales et d'innovations en terme de montages sonores dans leurs films les plus récents. De l'autre, c'est le cinéaste britannique Peter Greenaway qui tente de réinventer la notion de cinéma grâce à la pratique de son art en «live» et sous la forme de multi-projections réalisées en direct.

Peter Greenaway, «The Tulse Luper VJ Tour» : du cinéma en «live» à l’aide d’écrans multiples, lors de sa tournée 2009.

Les origines du sampling visuel dans l'art vidéo et le cinéma expérimental

Si la culture DJ a exercé une influence considérable sur ces nouvelles pratiques en matière de sampling visuel, les origines de cet art de l'emprunt sont pourtant plus anciennes. Au cours des années 1930, de nombreux artistes, passés par le mouvement Dada, vont exploiter les ressources du collage, à l'image de Max Ernst ou, de façon plus moderne encore, expérimenter les premières formes de photomontage, dans le sillage de Raoul Haussmann, George Grosz et John Heartfield.


Max Ernst «Listonosz Cheval», collage (1932).

Mais c'est plus précisément au sein du cinéma expérimental, dans les années 1960 et 1970, et pendant les deux décennies suivantes, dans le domaine de l'art vidéo, que les artistes visuels vont systématiser l'usage d'images d'archives historiques, d'emprunts à l'histoire du cinéma classique ou de références constantes à l'objet télévisuel.

Dans «La dialectique peut-elle casser des briques ?» (1973), l'un des rares longs métrages associé à l’Internationale Situationniste du cœur des années 1960, René Viénet détourne par exemple un film d'arts martiaux par la voix-off, le nouveau scénario illustrant la lutte des classes.

Extrait de «La dialectique peut-elle casser des briques ?» (1973) de René Vienet.

L'Américain Bruce Conner figure parmi les grands explorateurs d'un cinéma post-moderne avec le film précurseur «A Movie» de 1958 et le classique «Crossroads» de 1976, entièrement construit sur un montage hypnotique d'images d'essais nucléaires. Les intuitions critiques et les inventions formelles de Conner, comme celle de son confrère Kenneth Anger, seront par la suite reprises et développées par toute une génération de cinéastes explorant l'idée du «found footage» (littéralement la pellicule trouvée), comme Bill Morisson, Matthias Müller ou Martin Arnold. C’est ainsi que Martin Arnold explore notamment, par son art de la répétition et un montage hypnotique, une classique scène de baiser hollywoodien dans son film de 1998 «Alone. Life Wastes Andy Hardy».

«Alone. Life Wastes Andy Hardy» de Martin Arnold, classique de la pratique expérimentale du «found footage».

Enfin, d'autres artistes contemporains et vidéo artistes comme Dara Birnbaum, Christoph Girardet, Klaus Vom Bruch et Rafaël Montanez Ortiz, sont les auteurs d'œuvres critiques cherchant à interroger les modes de représentations populaires, véhiculés par le cinéma et la télévision.

Un extrait de la vidéo, «Technology/Transformation: Wonder Woman» (1978-79), de l’artiste Dara Birnbaum.

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